
Phallo-gérontocratie consentie
Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ressemblent aux deux faces d’une pièce. Celle d’une culture politique où partir peine à s’inscrire dans la normalité.
« Après ces congrès, je vais déléguer les pouvoirs de président. Je n’ai pas dit que je vais le nommer comme mon successeur. »
Tout est dit dans cette déclaration de Laurent Gbagbo, lors de la 4ᵉ édition de la Fête de la Renaissance du PPA-CI, à Songon.
La promesse du retrait. Sans retrait. Le passage de témoin, la mainmise sur le témoin. Le pouvoir qu’on délègue, mais que l’on ne quitte pas. Partir pour mieux rester.
En Côte d’Ivoire, la parole des vieux leaders politiques et leurs engagements n’engagent désormais que ceux qui y croient.
La veille de la présidentielle, il l’avait annoncé solennellement. La voix rauque, le regard grave. Dans la posture de celui qui connaît le poids des mots. Il avait laissé entendre qu’il s’interdirait d’occuper une fonction au sein de son parti…
Cinq ans plus tôt, l’autre, enfoncé dans son fauteuil, sourire malicieux en coin, avait déclaré avec la même solennité théâtrale qu’il lui serait difficile, voire impossible, de briguer un mandat de plus.
Deux hommes. Deux serments. Une même élasticité dans le respect des engagements. À bien des égards, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara ressemblent aux deux faces d’une pièce. Celle d’une culture politique où partir peine à s’inscrire dans la normalité.
Depuis la décennie 90, ils occupent le devant de la scène politique. Sans discontinuer. Au moment où la génération 70 se prépare à toquer à la porte de la retraite… Eux semblent inusables. Indéboulonnables. Indispensables !
Comme si la Côte d’Ivoire ne pouvait faire l’économie de leur absence.
C’est à croire qu’après leur passage, on a fermé les écoles. Fait stopper l’éclosion des intelligences. Estimé qu’ils en savaient suffisamment pour tout le monde. Pour aujourd’hui. Pour demain. Pour les générations qui n’étaient pas encore nées quand leur projet de carrière politique commençait à germer.
Et pourtant. La Côte d’Ivoire a le visage jeune. Environ 70% de sa population a moins de 35 ans. Mais quand vient le moment de choisir qui doit gouverner, décider, on retombe dans les mêmes réflexes et attitudes éprouvés. L’homme, âgé, initié, installé, propriétaire symbolique de la cité.
Les femmes, elles, sont parfois cooptées pour faire genre. Pour accompagner le processus. Leur mise en avant sert à camoufler le machisme structurel.
Le plus intriguant n’est pas que les papys fassent de la résistance. C’est qu’une partie de la jeunesse militante, bruyante, trouve normal qu’il en soit ainsi. Accepte de remplir les stades. Confie son destin à des hommes du passé. Mène sur les réseaux sociaux des batailles par procuration. Sans doute y trouve-t-elle son compte.
Comment des décideurs nés dans un monde qui n’existe plus peuvent-ils prétendre avoir des solutions aux préoccupations d’une génération connectée, diplômée, précaire, étouffée par la vie chère ?
On comprend maintenant pourquoi les politiques publiques en matière d’éducation-formation sont élaborées avec des lunettes dépassées.En déphasage avec les attentes du marché de l’emploi.
La phallo-gérontocratie ivoirienne n’est pas qu’une question d’âge ou de sexe. C’est une confiscation consentie. Avec l’assentiment de ceux qui se plaignent du système. Une façon pour ceux-ci de dire : continuons à subir la vieille garde, les has-been. Portons les chaises, remplissons les salles. Pour un morceau de pain. Une boîte de sardines. Un billet de deux ou cinq mille francs. Engageons des combats qui ne sont pas les nôtres. Pour les décisions, pas besoin de se casser les méninges. Ils savent ce qui est bon pour nous.
