Politique

Dissolution de la CEI : réforme après usage, comme le médecin après la mort (Analyse)

Le gouvernement ivoirien a annoncé, le 6 mai 2026, la dissolution de la Commission électorale indépendante( CEI). Une décision qui doit aboutir à l’ouverture d’un nouveau mécanisme électoral. Le timing de cette annonce laisse perplexe.  Pourquoi maintenant, après la présidentielle d’octobre 2025, comme le médecin après la mort, et non lorsque la contestation de l’institution était au cœur du débat électoral ?

Dissoudre la Commission électorale indépendante le 6 mai 2026. Exactement quand elle ne semble plus servir à grand-chose. Enfin presque, pour le moment. Cela relève d’une élégance administrative que l’on ne peut qu’admirer. Attendue depuis des années, la réforme est arrivée… après la présidentielle.

Comme le médecin qui sonne à la porte après la mort du patient, bouquet de fleurs à la main, expliquant qu’il avait toujours eu conscience du mal qui rongeait le défunt et tutti quanti. Quel talent !

Le porteur de la parole gouvernementale, Amadou Coulibaly, sans “malice”, nous a informés que la dissolution intervenait à la suite des « réserves » et « critiques récurrentes » formulées contre la CEI « au fil des années ». Cette dissolution a été annoncée le mercredi 6 mai 2026, à l’issue du Conseil des ministres, avec l’objectif affiché d’ouvrir la voie à un nouveau mécanisme électoral.

Détail à la limite du pied de nez dans cette affaire, l’annonce de la dissolution est tombée le même jour que l’ouverture, à Assinie, d’un atelier-bilan de la CEI consacré à l’évaluation interne des opérations électorales 2024-2025. L’information ajoute une couche d’absurde à l’épisode. Pendant que l’institution passait en revue ses performances, le gouvernement actait son décès administratif. En fait d’atelier-bilan, la scène avait tout d’une veillée funèbre institutionnelle, avec badges, café et documents de travail.

En attendant des avis éclairés sur la conformité juridique de l’ordonnance portant dissolution de l’organe chargé de l’organisation des élections, arrêtons-nous sur les éléments de langage du ministre de la Communication.

« Au fil des années », pas depuis la semaine dernière, ni à la suite d’un récent malentendu. Depuis fort longtemps, de nombreux acteurs politiques et observateurs estimaient que l’organisation des élections par la CEI peinait à produire l’apaisement attendu.

Mais il fallait attendre, laisser mûrir, respecter le calendrier électoral, organiser la présidentielle d’octobre 2025 avec une institution au cœur des critiques…

Petite piqûre de rappel. Mars 2025. L’opposition réclamait une révision de la liste électorale avant le scrutin, pour une compétition qu’elle souhaitait inclusive. La CEI avait d’abord soutenu, dès avril 2025, qu’une nouvelle révision avant la présidentielle était juridiquement et matériellement impossible, avant de réitérer cette position en août 2025, cette fois à propos d’une RLE avant la fin de l’année. Le Monde.fr rappelait, en août 2025, que l’opposition dénonçait notamment le report de la révision électorale à 2026 et le non-respect, selon elle, du code électoral exigeant une révision annuelle de la liste électorale.

Le Monde.fr

Impossible. Le mot mérite qu’on marque un temps d’arrêt. L’article 6, alinéa 3, du Code électoral ivoirien dispose que la révision de la liste électorale est annuelle et obligatoire. Il ne s’agit pas d’une faveur concédée à l’opposition selon la météo et le temps qu’il fait. C’est une disposition légale, dans un État qui se revendique de droit. En 2024, la CEI s’était pliée à cette exigence sans rechigner.

Curieusement, en 2025, cette même obligation légale devenait techniquement irréalisable ! C’est à y perdre son nouchi.

En football, lorsqu’un arbitre est soupçonné de partialité et qu’on décide de le remplacer, c’est rarement après le coup de sifflet final. Ça ne sert à rien. Sinon à confirmer que le problème existait bien.

Pis, le dernier cycle électoral s’est déroulé dans un contexte de fortes tensions, marqué par des violences avec 11 morts à la clé, des arrestations et des dégâts matériels.

Imputer mécaniquement ces faits à la seule CEI serait excessif. Cependant, les critiques récurrentes contre le dispositif électoral posent, au minimum, la question de la confiance institutionnelle et de l’opportunité politique de cette dissolution après-coup.

On a perfectionné la méthode à son sommet. On a gardé l’arbitre pendant le match. On l’a applaudi à la fin, et même remercié pour service rendu.

On devrait songer à exporter cette expertise à l’échelle du continent. Candidater au prix Nobel de l’innovation politique.

Dissoudre la CEI peut être lu comme la reconnaissance politique qu’il y avait un problème. Mais puisque la dissolution intervient après la présidentielle, elle ne remet en cause aucun résultat, ne rouvre aucun dossier, ne convoque aucune vérification. Elle referme une parenthèse, sourire en coin et propose d’en ouvrir une autre. C’est la technique du « vous aviez raison, mais trop tard ».

L’opposition peut se targuer d’avoir eu raison sur le fond. Le gouvernement, d’avoir réformé. Quant aux électeurs, ils sont désormais mis devant le fait accompli.

Il ne s’agit pas ici de tirer une conclusion juridictionnelle sur la validité du scrutin ou sur la responsabilité personnelle de tel ou tel acteur, mais d’interroger la cohérence politique d’une réforme annoncée après un cycle électoral que le gouvernement lui-même présente comme clos.

On ne sait pas encore ce à quoi ressemblera le futur organe. Le gouvernement parle d’un « nouveau mécanisme ».

Expression prometteuse qui ne veut rien dire pour l’instant. Refondation sincère ou changement de dénomination ? Wait and see.

Une préoccupation taraude les esprits. Si la CEI était suffisamment problématique pour être dissoute en 2026, était-elle suffisamment crédible pour organiser la présidentielle de 2025 avec une liste électorale dont une nouvelle révision avant le scrutin avait été écartée par elle, au nom de contraintes de calendrier, alors même que le Code électoral prévoit une tenue à jour annuelle du fichier électoral ?

Comparaison n’est certes pas raison, mais ici, la réforme électorale ressemble étrangement à ces travaux de voirie qu’on fait toujours après un accident de la route. On savait depuis longtemps où se situaient les zones accidentogénes. Il a toutefois fallu attendre que l’histoire se répète, une fois encore, pour annoncer des travaux de réfection.

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