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🟢Sassandra, région du Gbôklê : Les plantations agricoles du CNRA détruites par les communautés villageoises.

Des palmiers arrivés à maturité, fruit de plusieurs années de recherche, abattus et à perte de vue. C’est le spectacle qui se dresse sur des centaines d’hectares sur le site du Centre national de recherche agronomique (CNRA) de Sassandra, situé à environ 396 km d’Abidjan, dans la région du Gbôklê.

Des centaines d’hectares de plants de palmier et de cocotier, fruit de nombreuses années de recherche, ont été, sans aucune autorisation, abattus dans le domaine agricole du CNRA. La raison ? La menace des villages environnants par l’érosion côtière et le besoin d’extension de leur territoire.

Alerte

Selon une correspondance de la direction générale du CNRA, adressée au préfet de région, préfet de département de Sassandra le 13 octobre 2025, portant sur le : ‘’Signalement de destruction sur le domaine foncier du CNRA’’, que Letau.net a pu consulter, on peut lire : « il nous a été donné de constater que des destructions sont perpétrées régulièrement, et sur plus de 80 hectares de plantation de cocotiers… par ailleurs, une plateforme réservée au renouvellement de nos cultures (initialement dégagée par le CNRA après l’abattage de 63,77 hectares de palmiers non productifs) a été morcelée et des bornes de lotissements y ont été implantées. Selon les informations recueillies, ses actes de destructions ont été initié par M. le maire de la commune de Sassandra sans concertation préalable ni respect des procédures administratives en vigueur. »

Les bulldozers immobilisés sur le domaine agricole du CNRA. Crédit photo : Aude-Carole Séry

Les repères fonciers deviennent de moins en moins perceptibles. Des aménagements observés sur place laissent entrevoir une transformation progressive de cet espace pourtant dédié à la recherche. Une évolution qui soulève des interrogations sur la gestion foncière, la préservation des terres publiques et l’avenir des activités scientifiques dans la zone.

Besoin d’espace

Pour justifier cette atteinte au patrimoine foncier du CNRA, le chef du village de Bassa, évoquait dans une correspondance de relance datée du 2 février 2022, un besoin d’espace. Cela en raison de la croissance de la population estimée à environ 1500 âmes. Il sollicitait à cet effet un espace de 15 hectares en vue de l’extension dudit village.

En réponse à cette sollicitation, le CNRA a octroyé un espace de 10 hectares de la station de Grand-Drewin (secteur 2, parcelle 1975 à toutes fins utiles). Un geste jugé insignifiant par le chef de village de Bassa, M. Gnebato, qui qualifie cette attribution d’« une goutte d’eau dans la mer ».

Joint au téléphone le 28 avril 2026, il a expliqué à la rédaction de Letau.net que le combat que lui et ses pairs mènent depuis 2007 pour récupérer leur terre relève d’une question existentielle. « Quand on a fini de construire les maisons, on ne mange pas ? On ne vit pas ? Les 10 hectares qu’ils nous ont octroyés, c’est de la plaisanterie. Nous avons entre 400 et 500 jeunes sur le carreau faute d’espace foncier pour leur permettre de travailler. C’est l’une des raisons qui les poussent à la délinquance. Notre village, déplacé en 1912 s’étendait sur 371 hectares. Nous attendons des autorités et du CNRA qu’ils puissent nous rétrocéder au moins 250 hectares », explique l’autorité villageoise. Qui, par ailleurs, remet en cause les travaux de recherches du CNRA. M. Gnebato accuse ses responsables de faire de la location des terres et de s’enrichir sur le dos des riverains en lieu et place de la recherche agricole.

Réfutation

Des arguments battus en brèche par le CNRA. Pour prouver sa bonne fois, le Centre dit avoir traduit en justice l’agent responsable des magouilles.  En effet, une décision de la chambre correctionnelle du Tribunal de Première Instance de Sassandra rendue le 27 novembre 2025, dans le cadre de l’affaire, ministère publique contre B. G. A, ex chef de division et d’exploitation du CNRA à la station Grand-Drewin, a reconnu le susnommé coupable d’abus de confiance et de faux en écriture privée de commerce.

Les faits remontent aux années 2023-2024. Le prévenu concluait, sans mandat ni autorisations, des contrats d’exploitations de cocoteraies au nom du CNRA avec des tiers. Il encaissait ensuite les fonds et ne le reversait pas dans les caisses de l’établissement public. Le préjudice total s’élève à 78 000 000 de francs CFA. Une peine d’emprisonnement de 24 mois dont 12 fermes et une amende de 500 000 francs CFA a été requis contre l’ancien responsable du site.

En outre , selon certaines confidences recueillies par www.Letau.net , les terres grignotées par le chef du village auraient fait l’objet de spéculations foncières et vendues à des opérateurs immobiliers. Cette pratique n’est pas que l’apanage des communautés villageoises. Une mission effectuée par le CNRA, établie l’implication de la Mairie. Celle-ci serait engagée dans les opérations de destruction du patrimoine foncier du CNRA.

Situation identique

Tout comme Bassa, le village de Leblekoa dans son viseur le patrimoine foncier du CNRA. Dans le cadre d’un projet d’extension dudit village, des opérations ont été initiées sur une superficie estimée à 33 hectares, sans aucune autorisation des dirigeants du centre.

Un nouveau chantier à l’entrée du site du CNRA. Crédit photo : Aude-Carole Séry

Un opérateur a abattu unilatéralement des milliers de plants palmiers. Approché par www.letau.net , l’opérateur a refusé de répondre aux préoccupations de la rédaction « Tant que vous ne révélez pas votre source, je ne parlerai pas » a-t-il répliqué.  Suspectant le Préfet de la région d’avoir actionné www.letau.net pour le joindre… la bonne blague !

Réaction du préfet

Interrogées, les autorités administratives locales évoquent un contexte marqué par une pression croissante sur le foncier. Selon elles, l’érosion côtière joue un rôle déterminant dans cette recomposition. Le recul progressif du littoral pousse certaines populations à se replier vers l’intérieur des terres, entraînant une occupation de nouvelles zones.

Instruit de ce constat, Yao Kouassi Bruno, le préfet de région, qui avait préalablement « pris faits et causes pour les populations » plaide désormais l’indulgence du CNRA. « La menace de l’érosion côtière est réelle, il est donc impératif que nous prenions en compte les difficultés existentielles des populations riveraines », indique-t-il.

Selon l’autorité préfectorale, dans le cadre des discussions, son administration envisage « associer aux discussions le CNRA et mettre sur la table, l’octroi de 700 hectares de terrain pour permettre aux populations de sortir de la menace. » Bien évidemment, le préfet de région reconnaît que « cela doit se faire en toute reconnaissance des droits de propriété du CNRA sur les parcelles convoitées et dans le respect des procédures en vigueur. » Pour ce faire, il envisage mener « un plaidoyer auprès du ministre de l’Agriculture pour qu’il intervienne auprès du CNRA pour permettre aux populations de se reloger ».

Il faut sauver Grand-Drewin

Le domaine de Grand-Drewin du CNRA, s’étend sur près de 1 831 hectares. Inscrit dans le livre foncier du Bas-Sassandra, il constitue un espace dédié à la recherche agricole et agro-industrielle. Sur le papier, ses limites sont clairement établies. Pourtant, sur le terrain, elles commencent à se réduire comme peau de chagrin.

Les parcelles sacrifiées au nom du développement local, font partie intégrante du domaine foncier légal du CNRA, société anonyme à participation financière publique, dont les droits sont établis à travers les Titres Fonciers N°6 et 7 du livre foncier du Bas-Sassandra, immatriculés au nom de l’Institut de recherches pour les huiles et oléagineux (IRHO), dont le CNRA a hérité de l’ensemble du patrimoine. 

Dans un pays où l’agriculture constitue 27% du produit intérieur brut, il convient de noter que ces plantations représentent une collection mondiale unique de cocotiers et de palmiers. Leur destruction entraîne une perte scientifique irréversible et un préjudice considérable pour la Côte d’Ivoire, ces variétés constituant une banque de matériel génétique essentielle pour l’avenir de la recherche agronomique. Par ailleurs, ces destructions interviennent au moment où le gouvernement a décidé d’inventorier le patrimoine du CNRA afin de mieux le sécuriser, permettant ainsi l’atteinte des objectifs fixés dans le contrat de performance entre l’Etat de Côte d’Ivoire et le CNRA.

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