L'Editorial

Fallait y penser

Abattre des palmiers d’âge mûr – fruits de longues années de recherche agronomique – pour produire du vin de palme, communément appelé bandji. Voilà donc où nous en sommes.

On savait le vin de palme agréable au palais, prisé pour étancher la soif, deviser entre amis, passer du bon temps. Ce qu’on ignorait, en revanche, c’est jusqu’où certains seraient prêts à aller pour en produire. À Sassandra, www.letau.net en a eu la démonstration. À la limite du fantasque, de l’insolite. Là-bas, on préfère abattre des palmiers d’âge mûr, fruits de nombreuses années de recherche agronomique, pour implanter des unités artisanales de production de vin de palme !

Pendant longtemps, on s’est moqué de la recherche scientifique en ces termes : « Des chercheurs qui cherchent, on en trouve. Des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Maintenant que les résultats sont là, que fait-on ? On sort la tronçonneuse et la hache. Il urge de psychanalyser cette attitude, symptomatique de notre âge mental et de notre sens des priorités. Un véritable cas clinique, de toute évidence.

Ce n’est même plus un paradoxe. C’est le signe d’un mal pernicieux qui ronge le corps social : détruire ce qui a demandé du temps pour satisfaire une pulsion immédiate. Remplacer le long terme par l’instant, l’effort par le gain rapide, la construction par la consommation, excuser les travers, justifier les infractions, semble incrusté dans notre ADN. Freud n’aurait pas mieux résumé : le principe de plaisir a définitivement pris le contrôle. Ne reste plus qu’à signer l’acte de décès du principe de réalité dans la société ivoirienne.

Pourquoi attendre des rendements agricoles structurés quand quelques litres de bandji peuvent générer du cash immédiatement ? À ce niveau de clairvoyance, on frôle le génie. D’ailleurs, dans la même logique, autant raser les bibliothèques dont l’état de décrépitude trahit notre intérêt pour la lecture, pour installer des maquis à perte de vue. Au moins, ça rapporte et le bénéfice est visible.

Cela paraît absurde, presque lunaire. Mais c’est réel. Ce qui choque, c’est que cela ne choque presque plus. Abattre des années de recherche pour installer une production artisanale. Fallait vraiment y penser. Chapeau !

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