L'Editorial

Amnésie structurelle

Qui a eu la naïveté de croire que gouverner, c’est prévoir ? Chez nous, gouverner, c’est surtout se faire voir. Communiquer après coup.

À Koumassi Soweto, un immeuble s’est effondré comme un château de cartes, le 23 mai. Selon le bilan relayé, une huitaine de morts, dont le tort, dans ce pays où la pauvreté rase désormais les murs, était sans doute de n’avoir pas eu assez de moyens pour accéder à un logement décent et sécurisé.

Selon le communiqué du ministère de la Construction, venu tel un linceul sur les corps encore chauds, cet immeuble sans permis s’était élevé jusqu’au cinquième étage. Sans que personne ne le voie. Sans que la plateforme collaborative de contrôle des constructions (PCCC), voie quoi que ce soit. Dans un pays où il est impossible d’éternuer sans que cela ne se sache.

Deux jours plus tard, le 25 mai, à Cocody M’Pouto, malgré le marquage officiel du mur érigé sur 13 hectares d’un site remblayé qui devait être démoli par le ministère de la Construction, les eaux se sont infiltrées dans les maisons des “coulés”. Le mur à démolir, lui, reste debout.

Les mêmes scènes ont été observées à Bingerville-Nouvelle Gare, à la Riviera-Palmeraie, à 9 Kilos, à Yopougon…

A la Riviera-Faya les Lauriers, ce 26 mai, un autre immeuble n’a pas voulu resté en marge de l’actualité. S’effondrant à son tour aux premières heures de la journée…

Et pourtant. En prélude à la grande saison des pluies, comme à l’accoutumée, le même scénario s’était reproduit. Visites des zones à risques, caméra au poing, costumes et tailleurs impeccables, chaussures scintillantes sur lesquelles on peut voir le reflet des rayons du soleil. Et lorsque l’eau est revenue pour le service après-vente, on a pondu des communiqués pour promettre enquêtes et sanctions… Jusqu’à la prochaine pluie.

Qui a eu la naïveté de croire que gouverner, c’est prévoir ? Chez nous, gouverner, c’est surtout se faire voir. Communiquer après coup.

Des textes existent. Des lois à la pelle. Toutefois, on donne parfois le sentiment qu’elles peuvent être violées sans conséquence, pourvu qu’on ait les reins solides et le carnet d’adresses bien fourni…

Où était la fameuse PCCC lorsque, à Soweto, poussait étage après étage un R+5 sans permis ? En congé technique, certainement.

La Côte d’Ivoire se rêve grande nation. Sans mémoire. Sans repères. Elle avance sans jeter un coup d’œil dans le rétroviseur. Tant que ça ne nous touche pas, nous ou un proche, tout va bien. Les réseaux sociaux sont là pour s’émouvoir. Avant de passer à autre chose. Ainsi va la vie au pays de la croissance à deux chiffres, des communiqués sans lendemain et de l’amnésie structurelle.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous n'êtes pas autorisé à copier cette page