Société

Lutte contre l’orpaillage illégal : 14 Ongs exhorte l’Etat à cesser de faire semblant

Dans une déclaration conjointe relative à la problématique de l’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire, reçue ce 07 septembre par www.letau.net, 14 Ongs regroupées au sein de l’alliance pour la gouvernance inclusive des ressources naturelles ( Réseau AGIR), dénoncent les complicités au plus haut niveau, une communication cosmétique autour de la lutte contre le fléau qui sévit avant d’exhorter l’Etat à plus de transparence dans le démantèlement des circuits criminels. Ci-dessous, l’intégralité de la déclaration de l’alliance.

DECLARATION DU RESEAU-AGIR RELATIVE A LA PROBLEMATIQUE DE L’ORPAILLAGE ILLEGAL  EN CÔTE D’IVOIRE

Abidjan, le 31 août 2026

L’Alliance pour la Gouvernance Inclusive des Ressources Naturelles (le RÉSEAU-AGIR), engagée aux côtés des communautés et des acteurs de la société civile pour la protection de l’environnement, la bonne gouvernance des ressources naturelles et la défense des intérêts des populations, salue la prise de conscience récente des autorités ivoiriennes face à l’orpaillage illégal.

Cependant, le RÉSEAU-AGIR observe que la communication officielle met surtout en avant des arrestations d’orpailleurs de base et la destruction d’équipements. À notre connaissance, aucune poursuite judiciaire d’envergure n’a encore été engagée contre les véritables organisateurs de ces réseaux criminels : les financeurs, les intermédiaires, les acheteurs d’or illégal, ni contre les agents de l’État qui, par corruption ou complicité, couvrent ou facilitent ces activités.

Or, notre expérience de terrain est claire : un réseau d’orpaillage illégal ne s’effondre pas en arrêtant des centaines de milliers de petits orpailleurs. Il s’effondre quand on arrête et juge les 20 à 30 « game players » qui tiennent la chaîne : ceux qui financent, organisent, blanchissent l’argent et protègent les sites.

Si les autorités travaillent déjà sur ces dimensions (blanchiment, corruption, réseaux transfrontaliers), nous les invitons à le dire clairement et à communiquer sur les enquêtes en cours. Si ce travail n’a pas encore commencé, il est urgent de le lancer. 

1. Un cas concret : Goin-Débé

Une agroforêt, classée pour produire du bois et pour mettre en œuvre la nouvelle politique forestière de recouvrer 20% du couvert forestier, est dévastée par l’orpaillage en plus de la cacao culture qui a détruit 99% de la forêt. 

Des éléments concrets ont déjà été transmis aux institutions compétentes, sur l’organisation et les conséquences de l’orpaillage. Cependant, force est de constater que, jusqu’à présent, ces opérations n’ont pas produit les résultats attendus. À notre connaissance, aucune saisie significative de machines, aucun démantèlement de réseau, aucune arrestation de commanditaires ou de complices n’ont été enregistrés. Sur le terrain, les orpailleurs ont simplement été informés d’une mission, se sont mis en retrait quelques jours, avant de reprendre leurs activités comme si de rien n’était. Quelques machines ont été détruites faisant croire à une action de terrain aboutie.

Cette situation donne l’impression d’opérations de communication plutôt que d’actions structurelles capables de faire reculer durablement l’orpaillage illégal. Le RÉSEAU-AGIR s’inquiète que cette approche ne finisse par banaliser le phénomène et renforcer, chez certains exploitants illégaux, le sentiment que les activités illégales peuvent se poursuivre sans conséquences significatives. 

 Nous demeurons donc en attente de résultats visibles et de sanctions à la hauteur des faits dénoncés.

2. L’orpaillage illégal : une menace qui dépasse la seule question minière

Le RESEAU-AGIR considère que l’orpaillage illégal ne doit plus être appréhendé comme une simple activité économique clandestine. Il constitue désormais une menace multidimensionnelle touchant à la fois :

  • La protection des forêts et des aires protégées ;
  • La qualité et la disponibilité des ressources en eau ;
  • La sécurité alimentaire des communautés rurales ;
  • La production agricole, notamment le cacao ;
  • La biodiversité et les écosystèmes ;
  • La santé et la sécurité des populations ;
  • La cohésion sociale et la paix dans les zones rurales ;La gouvernance et la sécurisation du foncier rural ;
  • Ainsi que l’autorité de l’Etat sur son territoire.

A travers des missions de terrain réalisées par ses organisations membres, notamment NOFNA1, APFNPAFF2, IDEF3, Volet-Vert, etc., le RESEAU-AGIR a pu constater les conséquences particulièrement préoccupantes de cette activité sur les forêts, les terres agricoles, les ressources en eau, la biodiversité et les conditions de vie des populations.

3. Des communautés rurales instrumentalisées et appauvries

Au-delà des dégâts environnementaux, les missions de terrain révèlent une détérioration grave de la sécurité dans les zones d’orpaillage illégal.

L’arrivée massive de personnes de différentes origines transforme certains villages en territoires de nondroit : violences, rackets, règlements de comptes, travail des mineurs sur les sites, pollution de l’eau potable par les métaux lourds, augmentation du banditisme, des vols et de la prostitution.

Surtout, on voit émerger de véritables chefs de mafias, qui organisent et protègent ces réseaux, souvent avec la complicité d’agents de l’État. L’autorité de l’État est contestée, la loi du plus fort s’impose, et les populations vivent dans la peur.

Pour le RÉSEAU-AGIR, l’orpaillage illégal est désormais un enjeu de sécurité nationale, pas seulement une question environnementale.

Aux communautés locales, le RÉSEAU-AGIR adresse ce message clair :

Aujourd’hui, une partie de la communication officielle et médiatique tend à faire porter la responsabilité de l’orpaillage illégal sur les populations rurales, les chefs de village et les orpailleurs de base. Or, ce sont souvent ceux qui gagnent le moins dans cette affaire.

Vous, orpailleurs à la base de ce système, vous êtes ceux qui risquez le plus, qui gagnez peu, qui finissez en premier en prison et qui, demain, n’aurez plus rien, si vous survivez à tout cela, vous n’aurez :

  • Plus d’eau potable ;
  • Plus de terres fertiles ;
  • Plus de forêt pour la chasse, la cueillette, les plantes médicinales ;
  • Et, à cause de la corruption, plus de justice possible, car vous avez vous-mêmes contribué, par la corruption, à affaiblir l’application de la loi au profit du plus offrant, même criminel.

La corruption, c’est exactement cela : quand il y a corruption, il n’y a plus de justice.

Quant aux communautés autochtones, si vous n’avez pas lancé l’orpaillage sur vos terres, vous avez été envahis par des acteurs extérieurs soutenus par la corruption d’autorités, de cadres et d’élus. Vous avez perdu votre mot à dire, vous vous contentez des miettes, et quand il n’y aura plus d’or, vous n’aurez plus rien.

Le gouvernement doit agir, mais vous devez agir aussi :

  • Dénoncez les sites illégaux ;
  • Utilisez le numéro vert mis en place par l’État ;
  • Documentez les faits (photos, vidéos, noms, dates, lieux) ;
  • Refusez la corruption, même sous la forme de « petits avantages ».

4. Notre appel au gouvernement : passer de l’alerte à l’action et à la sanction

Le RÉSEAU-AGIR demande que chaque signalement documenté fasse l’objet d’un mécanisme de suivi rigoureux et de communication transparente.

L’orpaillage illégal est trop étendu pour que l’État puisse agir partout en même temps. Il est donc stratégique de traiter et de communiquer clairement sur des cas concrets, emblématiques et sensibles.

Si des actions réelles ont été menées à un niveau sensible (démantèlement de réseau, arrestation de commanditaires, saisies majeures, poursuites contre des complices), ne le cachez pas. Au contraire, communiquez là-dessus de façon visible et précise.

C’est ce type d’actions, clairement assumées et rendues publiques, qui enverra un signal fort aux sites voisins : le gouvernement ne fait pas semblant, il agit vraiment, et maintenant, on ne rigole plus.

À l’inverse, l’absence de communication sur des résultats concrets nourrit le sentiment que les opérations sont cosmétiques, que les réseaux peuvent continuer en toute impunité, et que seuls les petits orpailleurs sont visés, des personnes souvent instrumentalisées, parfois des mineurs.

Sur le terrain, nous avons un retour dans certaines zones où l’action a été engagée que les orpailleurs se font plus discrets, le temps que passe cette action forte de l’État. Ceux qui sont au-dessus d’eux les ont rassurés en leur disant que tout serait vite oublié.

Le RÉSEAU-AGIR appelle donc les autorités à :

  • Choisir des cas prioritaires et stratégiques ;
  • Les traiter jusqu’au bout (enquêtes, arrestations, poursuites, confiscations, restauration des sites) ;
  • Et communiquer clairement sur ces résultats, pour montrer que la lutte contre l’orpaillage illégal est réelle, sérieuse et durable.

5. Notre engagement : constituer des dossiers solides avec preuves

Le RÉSEAU-AGIR va plus loin.

Nous savons que, dans certains cas, la justice peine à agir, même face à des éléments accablants. C’est pourquoi nous lançons cet appel :

Si vous avez des preuves, des éléments concrets, des soupçons documentés sur des personnes impliquées dans l’orpaillage illégal (financeurs, intermédiaires, acheteurs d’or, agents de l’État complices), ne les gardez pas pour vous.

Le RÉSEAU-AGIR se propose de :

  • Réunir des dossiers complets ;
  • Centraliser les preuves (photos, vidéos, témoignages, documents) ; •       Structurer les éléments de manière utilisable par les autorités judiciaires ; •    Porter ces dossiers, si nécessaire, au niveau national et international.

Il ne s’agit pas de dénoncer son voisin par rancune ou par intérêt. Il s’agit de dénoncer, avec preuves, des réseaux criminels qui détruisent le patrimoine naturel et l’avenir de nos communautés en conformité avec L’article 61 de l’ordonnance 2013-660 qui dispose que :

« Quiconque a connaissance de faits susceptibles de constituer une des infractions prévues à la présente ordonnance, doit en informer les autorités compétentes »

Nous rappelons que L’article 62 de l’ordonnance 2013-660 précise les peines en cas de manquement à l’obligation de dénonciation des actes de corruption et des infractions assimilées à la corruption :

« Est puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 500 000 à 5 000 000 de francs, quiconque, de par sa fonction ou sa profession, ayant connaissance des faits susceptibles de constituer une des infractions prévues par la présente ordonnance, n’informe pas à temps les autorités compétentes, ou les organisations non gouvernementales, légalement constituées, chargées de la lutte contre la corruption, de la promotion de la transparence et de la bonne gouvernance. » 

Et ce manquement peut être assimilé à de la complicité 

  • Notre appel aux communautés locales

Le RESEAU-AGIR appelle également les communautés rurales à demeurer vigilantes face aux conséquences à long terme de l’orpaillage illégal.

L’or peut générer des revenus immédiats, mais la destruction d’une forêt, d’une plantation ou source d’eau peut priver une communauté de ressources essentielles pendant plusieurs générations.

Une forêt détruite ne se reconstitue pas en quelques mois. Une terre agricole dégradée ne retrouve pas immédiatement sa fertilité. Une eau contaminée compromet durablement la santé et les activités économiques d’une communauté.

La richesse minière ne doit donc pas être obtenue au prix de la destruction irréversible du patrimoine naturel, des moyens de subsistance des populations et de leur santé.

  • Notre engagement

LeRESEAU-AGIR réaffirme sa disponibilité à travailler avec les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, les communautés locales, les organisations de la société civile, les acteurs du secteur privé et les Partenaires Techniques au développement pour contribuer à la crise de l’orpaillage illégal.

Nous appelons à une mobilisation nationale autour d’une conviction simple :

Lutter contre l’orpaillage illégal, c’est protéger nos forêts, nos terres, notre eau, notre agriculture, nos communautés et l’avenir de la Côte d’Ivoire.

Le RESEAU-AGIR invite par conséquent toutes les parties prenantes à faire de la lutte contre l’orpaillage illégal une priorité nationale de gouvernance environnementale, de protection des communautés et de sauvegarde du patrimoine naturel ivoirien.

Fait à Abidjan, le 31 août 2026

Ont signé pour le RESEAU-AGIR

Liste des organisations membres du Réseau-AGIR

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