
Un pays, deux visages
N’Guessankro est symptomatique des fragilités mentales et émotionnelles d’une société qui flirte avec la schizophrénie. Une société au sein de laquelle le sens des responsabilités fait rarement sens. Trop souvent en conflit avec la bonne foi. Un pays qui se regarde dans un miroir et n’y voit que l’image perçue. Celle qui le met à son avantage. Jamais celle qui est projetée !
Dans ce pays si merveilleux qui ne cesse d’étonner le monde, et de détonner, selon la promesse du philosophe, un député de la nation en a rajouté une couche au fantasque. S’empressant de porter un démenti à une information de première main de Letau.net, le 25 août. Sa version a trouvé preneur. Elle a même trouvé des relais et des amplificateurs qui n’en démordent pas. En fait de démenti, il s’agissait plutôt de déni. Fort heureusement, les faits ont cette fâcheuse habitude de confondre leurs contradicteurs du dimanche.
Un habitus, selon le mot du sociologue. Cette manière erronée de percevoir, d’agir et de réagir si profondément intériorisée qu’elle finit par passer pour un réflexe naturel…Quand un fait dérange, on ne le discute plus, on le nie. Lorsque la négation ne suffit plus, on la fait porter par d’autres, pour qu’elle ait l’air d’un chœur plutôt que d’un solo.
Mgr Marcellin Yao Kouadio en avait livré une saisissante radiographie, le 4 juin 2023, à Agboville. Lors de la clôture de la 123e Assemblée plénière de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire. À l’endroit de ceux qui célébraient les performances économiques, le prélat demandait : « À qui profite la croissance économique tant chantée en chœur ? » Il posait cette autre question comme pour enfoncer le clou : « Quel monde, le monde réel ou le monde invisible ? »
Il dénonçait alors une corruption généralisée, une justice sélective et un développement réalisé « en morceaux choisis ». Au bénéfice des uns et au détriment des autres.
L’évêque avait décrit une Côte d’Ivoire. N’Guessankro l’a révélé.D’un côté, ceux qui crient leur ras-le-bol de l’orpaillage illégal, regardent impuissants les forêts disparaître, les terres éventrées, les cours d’eau pollués, la sécurité alimentaire compromise.
De l’autre, ceux qui hurlent en public avec les loups mais l’’approuvent secrètement, l’excusent, le justifient par leurs faits et gestes. La ligne de démarcation entre les deux positions est ténue. Il ne faut surtout pas se fier aux apparences. Les responsables ne pas forcément ceux à qui on pense de prime abord.
L’orpaillage illégal prospère dans les angles morts d’une responsabilité locale parfois hors-sol. Sur fond de gouvernance virtuelle. Ils sont légions ces élus, confiance acquise, qui désertent leur circonscription pour s’installer durablement dans la capitale économique. Gérant leurs administrés à distance. A coups de posts Facebook, de statuts et de messages vocaux sur WhatsApp. Sur le fil des discussions qu’ils consultent d’un pouce distrait. Trop occupés à gérer… leurs affaires. Culture du contenant quand tu nous tiens.
L’élu local n’est évidemment pas un gendarme. Mais il a un devoir d’alerte, de vigilance et de défense de l’intérêt général. D’intégrité et de probité surtout !
Chez nous, l’art de la défense corporatiste, clanique, tribal et ethnique a été érigé en mécanisme d’autodéfense communautaire. Un système à travers lequel, on couvre l’incivisme des siens. On expose les autres. On dira que le journaliste a mal vu, mal compris, mal rapporté. Jamais on ne se remet en cause. La faute revêt le costume de l’ennemi à abattre. Sociologie du deux poids, deux mesures. L’indulgence commence toujours par soi et s’arrête à soi. Elle ne s’étend pas aux autres.
On connaît la formule. L’enfer, c’est les autres. Ici, elle a pris un sens que son auteur n’avait sans doute pas prévu. L’autre, celui qui nous gêne. Nous et nos intérêts. L’orpailleur clandestin constitue un problème lorsqu’il n’a pas le bon protecteur. Le journaliste devient suspect lorsque son reportage dérange.
Les négateurs de l’évidence congédient les faits. Ils ne produisent pas de preuves, mais du doute. Juste assez pour brouiller l’image avant qu’elle ne se fixe dans les esprits.
Ce qui prime, ce sont les intérêts particuliers. Touchez-y, et vous les verrez s’agiter dans l’espace public, vous agonir d’injures, ouvrir contre vous un procès en sorcellerie. Montrez-leur les preuves, ils deviendront subitement sourds et aveugles.
Rien que pour eux, on peut continuer de dépecer le territoire national, polluer les cours d’eau, détruire les forêts, entraver la sécurité nationale.
Tant qu’on ne touche pas au gombo de quelqu’un ou qu’on ne verse pas du sable dans son attiéké, tout va bien. Tant qu’on prêche l’évangile partisan, on a droit à tous les honneurs. Ainsi va notre communauté de destin. Un pays. Deux visages. Nauséeux !
