Le prix d’une signature
Au-delà du montant évoqué, cette vidéo permet de prendre conscience de la nature et de l’ampleur du malaise qui gangrène la société ivoirienne. Le plus inquiétant, c’est sans doute l’absence de surprise. Chez nous, le prix d’une signature relève parfois de l’ordre normal des choses.
« Pour faire une attestation villageoise, le maire demande 50 000 F CFA […] C’est la signature du gouverneur Cissé Bacongo lorsqu’il était maire de la commune de Koumassi. Il m’a appelé. Il m’a dit : « N’dohi, l’ancien maire signait les attestations à 25 000 F CFA. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas signer une attestation à 25 000 F CFA. C’est 50 000 F CFA. » »
En révélant, le week-end écoulé, ces informations, Marcellin Koffi, président du Comité d’Aide à la Restructuration (CAR), a levé un coin du voile sur une pratique que beaucoup considèrent comme banale. Bien connue dans notre administration. Qui n’émeut presque plus personne. Tant, elle est ancrée dans nos habitudes.
Au-delà du montant évoqué, cette vidéo permet de prendre conscience de la nature et de l’ampleur du malaise qui gangrène la société ivoirienne. Le plus inquiétant, c’est sans doute l’absence de surprise. Chez nous, le prix d’une signature relève parfois de l’ordre normal des choses.
Ces révélations auraient pu n’être qu’un épisode de plus dans la saga du foncier ivoirien. Mais, le hasard du calendrier en a décidé autrement.
Au même moment circulait une autre vidéo, celle d’Alloui Brou Jacques. Ingénieur des télécommunications à la retraite, reconverti en opérateur immobilier. L’homme à l’origine du déguerpissement à Koumassi-Campement y explique que la parcelle au cœur de la polémique qui suscite une vive émotion, a été acquise alors qu’il exerçait les fonctions de troisième adjoint au maire chargé du domaine public.
Sa déclaration questionne les « rapports incestueux » entre l’exercice d’une fonction publique et certains intérêts privés. Alimente le débat sur les conflits d’intérêts dans l’administration.
Les deux vidéos racontent une même histoire. Celle d’un système où la proximité avec le pouvoir, l’accès à l’information ou l’exercice d’une responsabilité publique conduit à des abus.
Au fil des années, les controverses foncières se sont multipliées. Déguerpissements contestés, doubles attributions, litiges entre communautés villageoises, conflits entre acquéreurs et détenteurs de droits coutumiers, affrontements devant les tribunaux ou en dehors. L’actualité est suffisamment éloquente.
De nombreuses affaires alimentent le sentiment que certains détenteurs de l’autorité publique – maires, adjoints au maire, sous-préfets, préfets, directeurs d’administration ou responsables publics – utilisent parfois leur position pour se servir. En priorité.
Comme si ça ne suffisait pas, l’accession à certaines hautes fonctions transforme leurs titulaires en parangon de vertu. Petit conseil, il faut s’abstenir de les soupçonner publiquement. Sous peine d’un procès en diffamation.
L’enjeu dépasse largement le foncier. Il touche à la qualité même du lien qui unit les citoyens entre eux et à leurs institutions.
Dans La Société de confiance, Alain Peyrefitte soutient que le développement économique et social repose avant tout sur l’existence d’un climat de confiance au sein de la société. Bien avant lui, Max Weber, dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, établissait déjà un rapprochement entre certaines valeurs morales, religieuses et l’émergence d’une économie moderne fondée sur la discipline, la responsabilité et le respect des engagements.
La question mérite alors d’être posée.
Quel avenir pour une société de défiance ? Une société peu ou pas du tout transparente au sein de laquelle prévaut le doute permanent.
Faut-il voir dans cette défiance chronique l’une des raisons de notre difficulté à nous affranchir durablement du sous-développement ?
Avec beaucoup de regret, on constate que les années passent. Les régimes se succèdent. Les mêmes interrogations demeurent.

