
Minignan : La contrebande de carburant provoque deux incendies en moins de 24 heures.
Des tôles déchiquetées gisant à même le sol. Une boutique qui n’est plus qu’un amas de cendres. Au milieu d’une cour, la carcasse noircie d’un camion rappelle la violence du brasier qui l’a consumé. Des charpentes métalliques tordues par la chaleur, des débris calcinés et des matériaux fondus recouvrant encore les lieux. À quelques mètres, les murs des habitations portent les cicatrices de l’intensité de feu qui a déformé le métal et réduit en cendres tout ce qui pouvait brûler. Reportage de www.letau.net de retour de Minignan.
À Minignan, dans la région du Folon, à 864 kilomètres d’Abidjan, dans le Nord-ouest de la Côte d’Ivoire, le souvenir des incendies des 05 et 06 juin reste encore vif dans les esprits.
Des centaines de bidons d’essence sont partis en fumée. Un camion s’est transformé en torche géante. Des familles ont assisté impuissantes à la destruction de leurs biens. Au-delà du fait divers, ces deux sinistres ont mis en lumière les dangers de la contrebande de carburant. Une activité presque ordinaire dans cette ville frontalière du Mali et de la Guinée.
« C’est moi qui ai servi plus de 300 bidons dans le camion Kia et 120 bidons de 25 litres. » Ainsi s’est exprimé, visiblement sans remords, Y.D., pompiste dans une station-service de la ville.Une déclaration symptomatique de l’ampleur du phénomène.
Le premier incendie s’est déclaré au quartier Folonida, au domicile de M.K. Djeli. Dans une cuisine traditionnelle construite au sein de la cour familiale, son épouse a eu la mauvaise idée de stocker près de 120 bidons de 25 litres d’essence. À proximité, un feu de bois allumé… L’incendie s’est rapidement propagé. Fort heureusement, le sinistre est survenu en début d’après-midi. Avec l’aide des riverains aux côtés des agents de l’Office national de la protection civile (ONPC), les flammes ont pu être maitrisées avec beaucoup de peine cependant.
Second incendie
Quelques heures seulement après ce premier drame, aux alentours de deux heures du matin, dans la nuit du vendredi à samedi, un second incendie a éclaté au centre-ville.

Un aperçu des dégâts causés par l’incendie.
Plusieurs témoignages recueillis sur place, évoquent l’imprudence d’un apprenti- camionneur qui a essayé de sécuriser une cargaison de près de 300 bidons d’essence à l’arrière de son véhicule en usant d’un briquet pour rompre une corde. Son camion a été détruit. Des motos, dans le voisinage, consumées. Tout comme une boutique réduite en cendres. Par miracle, aucune perte en vie humaine n’est à déplorer.
Le bilan matériel fait état plus de 420 bidons d’essence perdus et d’autres biens dont la valeur n’a pas été estimé au moment de notre passage.
Poudrières
Cette épreuve du feu a permis de mettre le doigt sur un phénomène, connu de tous, qui prend de l’ampleur à Minignan. Le trafic de carburant. Chaque jour, des centaines de bidons d’essence sont servis dans les stations-service, transportés dans des véhicules de fortune et stockés au milieu des habitations. Ce qui en fait des poudrières. Il suffit d’une étincelle pour que tout s’embrase.
Ce double incendie a également révélé l’impréparation et les limites des moyens de secours disponibles dans cette localité. « Il manque des locaux adéquats pour l’installation et la conservation du matériel disponibles à Abidjan », explique un responsable en charge de la sécurité. C’est grâce au courage et à la bravoure des agents de l’ONPC qu’un drame de plus grande ampleur a été évité.
Une activité illégale en plein essor
Selon des sources, les bidons d’essence parties en fumée devaient être acheminées vers le Mali en transitant par Sokoro, un village frontalier situé à environ 25 kilomètres de Minignan. Dans cette ville, la contrebande de carburant est devenue une activité génératrice de revenus à part entière. Femmes, jeunes et autres personnes en quête de gain facile s’y adonnent.
Des habitants ont confié à www.letau.net que l’activité prospère depuis plusieurs années. Boostée à la fois par la demande croissante au Mali et par la faiblesse des contrôles. Selon nos informations, un camion-citerne de près de 60 000 litres approvisionne chaque semaine les quatre stations-service de Minignan. Sans oublier le village de Sokoro.
Une situation qui entraine des pénuries locales et un afflux de tricycles, motos et porteurs de bidons en quête d’essence dans les stations.
Malgré la saisie de 8 700 bidons par les forces de sécurité en octobre 2025, le phénomène ne s’estompe pas.
Quand le profit l’emporte sur le risque
Acheté à 875 francs CFA dans les stations-service ivoiriennes, le litre de carburant peut être revendu jusqu’à 3 000 francs CFA au Mali. Cet écart aiguise les appétits.
« Cette année, je crains pour nos projets de cultures maraîchères à cause de cette activité », confie un agent du ministère de l’Agriculture. Comme pour lui répondre, un entrepreneur local plus sceptique rétorque : « Pour le gain facile, je doute que cela s’arrête. » Cette quête du profit semble ne pas tenir compte du principe de précaution et des règles élémentaires de sécurité des personnes et de protection des biens.
Dans une publication sur les réseaux sociaux, le 28 mai, Vincent Toh Bi Irié, président de Aube Nouvelle, écrivait avec regret, « tout est matériel et argent dans la vie politique ivoirienne ».
L’ex-préfet d’Abidjan s’est trompé en circonscrivant cette inclination à la seule sphère politique. À Minignan et bien au-delà dans notre pays, certains concitoyens ont monétisé leur cerveau.
