Economie

Cacao – Prix minimum garanti : Des producteurs demande son abandon

À quelques semaines de l’ouverture de la campagne 2026-2027, le système de commercialisation du café – cacao ivoirien est de nouveau sous pression. Des producteurs et responsables syndicaux remettent ouvertement en cause le mécanisme du prix garanti et plaident pour un retour à un système libéral, davantage connecté aux cours internationaux.

Longtemps exprimées à huis clos, les critiques contre le système de commercialisation du Conseil du Café-Cacao (CCC) sont désormais publiques. La chute récente des cours, les difficultés d’écoulement des stocks résiduels et les tensions persistantes dans la filière ont ravivé le débat sur la pertinence du modèle ivoirien.

Cette contestation intervient après une campagne marquée par une variation spectaculaire du prix officiel. Fixé à 2 800 francs CFA, le kilogramme pour la campagne principale 2025-2026, le prix minimum garanti bord champ est retombé à 1 200 francs CFA pour la campagne intermédiaire. En quelques mois, la rémunération réglementaire du producteur a ainsi baissé de 1 600 francs CFA par kilogramme, soit une diminution de plus de 57 %.

Ce retournement ne résulte pas seulement d’une décision administrative. Après les niveaux exceptionnels atteints sur les marchés mondiaux en 2024 et au début de 2025, les cours ont fortement reculé avec l’amélioration attendue de l’offre et le ralentissement de la demande. Selon la Banque mondiale, le cacao s’échangeait en moyenne autour de 4,35 dollars le kilogramme en juin 2026, soit plus de 50 % de moins qu’un an auparavant.

Pour plusieurs représentants de producteurs, le système actuel a atteint ses limites. Ils estiment que la Côte d’Ivoire devrait engager une réflexion profonde sur son modèle commercial et regarder notamment du côté du Cameroun et du Nigeria, dont les mécanismes de commercialisation accorderaient, selon eux, une place plus importante au marché.

« Le système libéral n’est pas nouveau »

Pour Koné Moussa, leader syndical de la filière, le retour au libéralisme ne constituerait pas une expérience totalement nouvelle pour les producteurs ivoiriens.

« Le système libéral n’est pas nouveau pour le producteur ivoirien. Nous l’avons expérimenté par le passé et cela a démontré que c’est la seule voie qui permettra aux producteurs de s’en sortir », soutient-il.

Dans les rangs des producteurs, cette position commence à gagner du terrain. Un autre planteur, en sourdine, estime que le système du prix garanti a montré ses limites et que l’État doit désormais envisager une autre approche.

Il cite notamment les difficultés de 2017 ainsi que la crise actuelle liée à l’écoulement des stocks résiduels. Pour lui, ces épisodes montrent que le système censé protéger les producteurs ne permet pas toujours de leur garantir une rémunération à la hauteur des réalités du marché.

La comparaison avec le Cameroun donne du poids aux partisans d’un marché plus ouvert, mais elle doit être maniée avec précaution. Durant la campagne 2024-2025, l’Office national du cacao et du café camerounais indique que les prix versés aux producteurs ont varié entre 3 210 et 5 400 francs CFA le kilogramme. Contrairement à la Côte d’Ivoire, il ne s’agit toutefois pas d’un prix national unique garanti avant la campagne. Les montants varient selon les zones, les acheteurs, la qualité et le rapport de force commercial.

Au Nigeria également, les prix payés aux producteurs sont principalement déterminés par les conditions des marchés intérieur et international. Des travaux de la FAO indiquent qu’après la libéralisation des filières au Cameroun et au Nigeria, la part du prix d’exportation revenant aux producteurs avait dépassé 70 % dans certaines périodes. Cette progression s’est cependant accompagnée d’un transfert plus direct du risque de marché vers les planteurs.

Le système ivoirien face au marché international

Pour comprendre la contestation actuelle, il faut revenir au fonctionnement du système commercial ivoirien.

La Côte d’Ivoire a fait le choix d’un mécanisme de vente anticipée, qui permet au CCC de vendre une grande partie de la production avant même son arrivée sur le marché. Ce système visr à sécuriser les recettes futures et, permet de fixer un prix garanti au producteur avant le début de la campagne.

Concrètement, une partie importante des volumes attendus est commercialisée plusieurs mois à l’avance auprès des exportateurs. Le prix obtenu sur ces ventes, auquel s’ajoutent les différentiels de qualité et de revenu décent, sert à construire le barème de la campagne. Des prélèvements, des frais de commercialisation et des taxes sont ensuite déduits avant la fixation du montant revenant au producteur. Son objectif est protéger le planteur contre les fortes fluctuations des cours internationaux.

Lorsque les prix mondiaux chutent, le producteur ivoirien doit ainsi continuer à bénéficier du prix fixé par l’État. Mais lorsque les cours s’envolent, la situation peut être différente. Le producteur ne profite pas nécessairement de la totalité de la hausse enregistrée sur le marché international. Ce décalage tient au principe même des ventes anticipées. Un lot vendu plusieurs mois plus tôt reste lié au prix négocié au moment de la transaction. Même si les cours flambent ensuite. À l’inverse, lorsque le marché s’effondre après la vente, le mécanisme peut permettre de maintenir temporairement un prix supérieur au cours du moment. C’est précisément sur ce point que se concentrent aujourd’hui les critiques.

Le revers du prix garanti

Pour ses défenseurs, le système garanti demeure un outil essentiel de protection du producteur. Mais pour ses détracteurs, les événements récents démontrent qu’il comporte également des limites. La question des stocks résiduels est devenue l’un des principaux points de crispation. Des producteurs estiment que malgré les mécanismes de prélèvements et les ressources mobilisées au fil des années, le système n’a pas suffisamment protégé leurs intérêts face aux difficultés de commercialisation.

Lorsque le CCC fixe un prix élevé sur la base de ventes anticipées, les opérateurs doivent normalement acheter les fèves au producteur à ce tarif. Mais si les cours internationaux passent ensuite sous le niveau permettant de couvrir le prix bord champ, les frais, les taxes et les coûts d’exportation, les fèves deviennent difficiles à revendre sans perte. Des exportateurs ou acheteurs peuvent alors ralentir leurs enlèvements, tandis que des volumes restent dans les magasins des coopératives ou chez les producteurs.

Cette situation montre que la fixation administrative d’un prix ne garantit pas, à elle seule, l’achat effectif de toute la récolte. Pour fonctionner, le mécanisme suppose que les contrats d’exportation soient exécutés, que les opérateurs disposent des financements nécessaires et que les fèves puissent être rapidement évacuées vers les ports. Ils considèrent surtout qu’il existe un décalage croissant entre les réalités du marché international et le prix effectivement perçu par le planteur. À l’échelle mondiale, le marché reste extrêmement instable. L’Organisation internationale du cacao estimait, en février 2026, la production mondiale à 4,728 millions de tonnes et les broyages à 4,606 millions de tonnes. L’écart entre l’offre et la demande s’est donc amélioré après plusieurs campagnes déficitaires, contribuant à détendre les prix.

Mais cette amélioration demeure fragile. Les maladies des cacaoyers, le vieillissement des plantations, les aléas climatiques et la baisse des rendements en Afrique de l’Ouest peuvent rapidement inverser la tendance. La volatilité observée ces dernières années signifie qu’un système libéralisé pourrait offrir des gains élevés durant certaines périodes, puis provoquer une chute brutale des revenus quelques mois plus tard. D’où leur revendication : revenir à un système dans lequel le prix payé au producteur serait directement lié à l’évolution des cours internationaux. Mais cette option comporte également un risque. En cas de forte baisse des cours mondiaux, le producteur supporterait directement les conséquences de cette chute. Le prix libéral pourrait donc permettre de profiter davantage des périodes de hausse, mais exposerait également les planteurs aux retournements du marché.

L’expérience du Cameroun illustre cette double réalité. La concurrence entre acheteurs peut pousser les prix à la hausse lorsque les fèves sont rares et les cours mondiaux favorables. Mais l’absence de prix national uniforme peut aussi créer de fortes disparités entre producteurs, selon leur éloignement des marchés, la qualité de leur cacao, leur accès à l’information et leur capacité à négocier. Dans un système libéral, un producteur isolé qui  vend quelques sacs ne dispose pas du même pouvoir qu’une coopérative structurée capable de regrouper d’importants volumes, de contrôler la qualité et de négocier avec plusieurs exportateurs. La libéralisation ne supprime donc pas les intermédiaires ni les rapports de force. Elle les déplace.

Une réforme qui ne dépend pas du CCC

La demande des producteurs se heurte toutefois à un obstacle majeur. Le changement de système commercial ne relève pas de la seule compétence du Conseil du Café-Cacao. Le CCC applique un cadre défini par l’État. Une éventuelle libéralisation de la filière nécessiterait donc une décision politique et une réforme profonde du mécanisme actuel. Une telle réforme devrait également répondre à plusieurs questions : qui financerait les achats au début de la campagne ? Comment les producteurs connaîtraient-ils le véritable cours du jour ? Quel mécanisme empêcherait les acheteurs de s’entendre pour imposer des prix faibles dans les zones enclavées ? Et quelle protection serait offerte aux planteurs en cas d’effondrement du marché mondial ?

À l’inverse, le maintien du système actuel pose d’autres exigences : rendre plus lisible la formation du prix bord champ, expliquer l’utilisation des prélèvements, sécuriser l’exécution des contrats de vente et garantir que les fèves achetées aux producteurs soient effectivement enlevées.

Le débat ne se résume donc pas à une opposition entre un prix administré et un prix libre. Il porte aussi sur la transparence de la chaîne de commercialisation, la part réelle du prix international reversée au producteur et la capacité de celui-ci à contrôler le poids, la qualité et le prix de sa récolte.

L’enjeu est considérable. La Côte d’Ivoire fournit environ 40 % du cacao mondial. La filière fait vivre près d’un million de producteurs et procure directement ou indirectement des revenus à près d’un cinquième de la population ivoirienne. Pourtant, le pays ne capterait que 5 à 7 % des bénéfices générés par l’ensemble de la chaîne mondiale du cacao. L’essentiel de la valeur étant créé dans la transformation, la fabrication et la distribution du chocolat.

À quelques semaines de la campagne 2026-2027, rien n’indique pour l’heure que le gouvernement envisage un tel changement. Le débat risque néanmoins de prendre de l’ampleur. Car derrière la question du prix se trouve une interrogation beaucoup plus importante : qui doit supporter le risque du marché mondial, l’État à travers le système garanti ou le producteur à travers un mécanisme libéral ?

Pour les producteurs favorables à la libéralisation, les crises successives démontrent que le modèle actuel doit être repensé. Pour les défenseurs du prix garanti, abandonner ce mécanisme reviendrait au contraire à exposer directement des centaines de milliers de planteurs à la volatilité des cours mondiaux.

Une chose est certaine, à l’approche de la campagne 2026-2027, le débat sur l’avenir du modèle ivoirien de commercialisation du café-cacao est désormais ouvert.

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