« Un jour, toi aussi, tu auras soif. »
Il est des soifs qui assèchent, chaque jour, un peu plus, les espérances des Ivoiriens.
Koné Mamadou était livreur à moto. Il était surtout père de deux enfants en bas âge. Parti gagner honnêtement son pain, comme des milliers de jeunes qui n’ont et ne connaissent personne dans notre société de parrainage, il a croisé, à Cocody-Les Vallons, des hommes qui lui ont arraché sa moto. Pas que. Ils lui ont aussi ôté la vie.
Derrière la dépouille de ce jeune homme de la Côte d’Ivoire d’en-bas, qui croyait qu’il suffisait de travailler dur pour s’en sortir et dont la disparition suscite, comme à l’accoutumée, une vive émotion, il reste une compagne, deux enfants en bas âge dont l’avenir est déjà hypothéqué. Une famille condamnée à apprendre à vivre sans, très certainement, son principal pourvoyeur de revenus. Lorsque l’éphémère vague de solidarité se sera estompée. Et pourtant…Nous nous projetons comme une grande nation. Avec une politique sociale sclérosée qui abandonne des millions de personnes à leur sort.
Le plus bouleversant est sans doute ce témoignage largement relayé sur les réseaux sociaux. Lequel révèle que l’un des présumés meurtriers n’en était pas à son premier crime. Après un précédent homicide, ses parents l’auraient soustrait aux griffes de la justice pour l’emmener au village. Si ces faits sont établis, ils renvoient de notre société l’image d’une communauté où l’on excuse et protège le crime. Parce qu’il porte le visage d’un fils, d’un proche, d’un ami ou d’un allié.
Il n’y a pas qu’Alloui Brou Jacques qui se soit laissé aveugler par la cupidité. Il y a ces parents-là. Avec eux, des politiciens, des magistrats, des fonctionnaires et hauts fonctionnaires, des ministres, des directeurs généraux, des préfets, des sous-préfets, des infirmiers, des enseignants, des commerçants, des avocats, des entrepreneurs, des hommes d’affaires, des gardiens de prison…
Tous ceux qui possèdent une parcelle de pouvoir. En usent. En abusent, la plupart du temps. À satiété. Prospèrent dans le vice. Roulent carrosse. Brillants comme s’ils s’étaient frottés avec du beurre de karité. Joues arrondies. Ventre bedonnant. Persuadés d’être en parfaite santé. En total ignorance des résultats de leur bilan médical. Ils ne simaginent pas sous la menace d’unn AVC au détour d’un repas bien arrosé. Ils affichent morgue et insolence devant la misère humaine. Narguent la pauvreté et les pauvres. Justifient l’injustifiable sur les plateaux de télévision, dans les journaux et sur les réseaux sociaux. Allergiques à la critique, ils s’indignent de voir dénoncer les travers de notre société. Simplement parce que ça leur profite aujourd’hui. Convaincus que leur position les mettra éternellement à l’abri.
Qu’ils ne l’oublient pas. Le PDCI-RDA, le Comité national de salut public (CNSP) et le FPI ont, eux aussi, connu leur âge d’or. La belle époque. La vie est semblable à une hyperbole. Ça monte.Ça descend. Une vieille sagesse arabe le rappelle avec une implacable lucidité : « C’est quand on est au sommet qu’il faut préparer sa chute. »
Les Saintes Écritures mettent en garde ceux qui « lient des fardeaux pesants et les mettent sur les épaules des hommes, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt ». L’apôtre Jacques avertit ceux qui prospèrent de l’injustice : « Vous avez vécu sur la terre dans le luxe et les plaisirs ; vous vous êtes rassasiés au jour du carnage. » Avant d’asséner cette vérité qui condamne autant les champions du vice que leurs complices silencieux : « Celui donc qui sait faire le bien et ne le fait pas commet un péché. »
On ne peut s’empêcher, à l’image du père Benfa dans Sous l’orage de Seydou Badian Kouyaté, de penser à tous ces entrepreneurs du mal qui luisent telles des chenilles dans une poêle à frire et de leur souffler, « Et toi aussi, mon fils, un jour tu auras soif. »
Non pas d’eau. Mais
de justice, d’équité, d’attention. Soif que quelqu’un entende enfin ton cri. Que ta cause soit défendue. Tes préoccupations et tes équations sociales soient portées au plus haut niveau. Sans discrimination.
Il est, dans ce pays, des soifs que ni l’argent, ni les privilèges, ni les passe-droits ne pourront jamais étancher. Des soifs qui assèchent, chaque jour un peu plus, les espérances des Ivoiriens.

