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🟢Côte d’Ivoire -Travail domestique : L’esclavage fait toujours rage

C’est une hypocrisie sociale sur laquelle l’opinion ferme les yeux. Derrière les murs des résidences cossues de Cocody, Marcory-Zone IV, les habitations modestes de Yopougon, Koumassi ou Abobo ou encore de l’arrière-pays, sévit de manière parfois brutale, un esclavage déshumanisant. Celui de jeunes filles à la présence discrète, à la limite de l’effacement. Premières levées dès l’aurore, dernières à se coucher tard dans la nuit. Ce sont elles qui font tourner la maisonnée, veillent à son entretien. Lavent et repassent, balaient, cuisinent, sans statut, sans voix, sans droit. Proies idéales exposées à toutes sortes d’abus.

Corvéables à merci, les filles de ménage ou « bonnes », comme on les appelle dans un jargon méprisant, constituent une armée silencieuse de plus de 2 millions d’enfants et de jeunes femmes que la société ivoirienne – derrière ses airs de vierge effarouchée au moindre scandale de maltraitance qui fuite sur les réseaux sociaux – continue de traiter comme des sous-hommes. Sans aucun égard, dans la majorité des cas. Dans le silence assourdissant de la République qui tolère ce type d’exploitation sous le couvert de la pauvreté, de la fragilité des familles, d’un paternalisme feint et d’une situation de précarité sociale. « Je la considère comme ma propre fille », se dédouanent certains employeurs en rupture de ban avec les lois du travail. Une phrase qui sonne faux.

Réalité sociale travestie

La rhétorique de la « fille adoptive » trahit une relation foncièrement inégalitaire qui flirte avec l’esclavage. Sauf qu’ici le travail est rémunéré. À quelques rares exceptions, la plupart dorment sur une natte, un morceau de pagne ou de carton. Suprême luxe : un matelas mal famé, dans un coin de la cuisine ou à la buanderie. Elles restent à la tâche plus de 15 heures par jour au minimum pour des perdiem, pardon des salaires, qui oscillent entre 15 000 et 40 000 FCFA. Les plus chanceuses peuvent toucher entre 50 et 70 000 FCFA. Pas plus ! Loin du SMIG fixé à 75 000 FCFA. Certaines agences de placement qui interviennent en dehors de tout cadre légal exigent, en plus des frais d’ouverture de dossier qui se composent de deux photos d’identité, une photo entière, une copie de la CNI, à défaut, un extrait d’acte de naissance, la somme de 5 000 F CFA et la moitié de la paie de l’employée.

Selon une étude du Réseau ivoirien pour la défense des droits de l’enfant et de la femme (RIDDEF), intitulée « Étude sur la situation des travailleuses domestiques dans le District d’Abidjan », qui commence à dater, plus de 92 % des filles de ménage ne bénéficient d’aucune protection contractuelle, 67 % sont mineures, souvent âgées de 10 à 17 ans. 57 % dorment dans des conditions précaires, parfois à même le sol. 60 % affirment travailler plus de 14 heures par jour, sans repos hebdomadaire. 76 % n’ont pas accès à des soins de santé. 45 % perçoivent moins de 25 000 FCFA par mois. 31 % ont subi des violences physiques et 1 sur 6 des violences sexuelles.

A la page 8 d’une étude de la Fondation Friedrich-Ebert issue d’un atelier de reflexion sur le thème : « Travail domestique en Côte d’Ivoire » qui s’est déroulé en novembre 2023 ; on lit : « « Il faut briser le silence. Car on assiste à la déshumanisation des travailleuses domestiques. Nous devons converger ensemble vers la professionnalisation du travail domestique ». Le rapport révèle que plus de 8000 cas de licenciements abusifs recensés par le Comité intersyndical pour la transition vers l’économie formelle (CITEF) entre 2020 et 2022. « Ma patronne m’a renvoyée du jour au lendemain parce que j’avais demandé une journée pour aller me faire soigner. Je n’ai même pas eu mon dernier mois de salaire. », se désole Mariam. « Elle a dit que j’étais devenue impolie, alors que j’avais seulement dit que j’étais fatiguée. Elle m’a mis dehors avec mes affaires à minuit. », indique Bintou.

Le phénomène est connu, documenté, parfois filmé et relayé sur les réseaux sociaux. Des statistiques du ministère de l’Emploi et de l’Organisation internationale du travail indiquent qu’en 2022, la Côte d’Ivoire comptait plus de 2 millions de travailleuses et travailleurs domestiques. A peine 3 683 sont déclarés à la CNPS pour 2 218 employeurs enregistrés.

Témoignages d’un esclavage banal

« Ma tante m’a fait venir à Abidjan en me promettant l’école. Le lendemain de mon arrivée, elle m’a remis un seau et m’a dit de commencer à laver les habits. Je dors dans le couloir, sur un tapis, près des toilettes. Je me réveille à 5 h pour balayer, laver, préparer les enfants pour l’école. Je mange les restes. Une fois, son mari a essayé de me toucher. Quand j’ai dit à ma tante, elle m’a giflée et m’a dit de me taire si je ne voulais pas retourner au village. Une autre fois, j’ai eu mes règles et sali mes habits. Elle m’a forcée à laver mes sous-vêtements devant tout le monde. » témoigne Zéinab, âgée de 14 ans.

Yvonne, l’amertume dans la voix, confie : « J’ai fui mon troisième employeur, il me touchait la nuit. Personne ne m’a crue. C’est mon quatrième employeur, un Blanc, qui m’a donné une chambre, payé des cours du soir et promis de m’aider à ouvrir un salon. Lui au moins, me respecte. »

Aïssata se remémore un épisode douloureux de sa servitude. « Une fois, j’ai cassé une assiette. Ma patronne a chauffé une cuillère et me l’a collée à la cuisse. Elle a dit : tu verras ce que fait une « vraie fille de la maison ». »

En termes de cruauté, les tortionnaires ont beaucoup à apprendre de certaines maîtresses de maison.

Un reportage marquant diffusé sur NCI Reportages le dimanche 10 mars 2024 met en lumière plusieurs cas flagrants de violences subies par les filles de ménage à Abidjan.

Consulter le lien : https://www.youtube.com/watch?v=9vnxSC6_2oI

Silence et déni

En général, les témoignages recueillis par les ONG, médias ou sur les réseaux sociaux, relativement à la réaction des employeurs bourreaux, sont rares. On préfère se murer dans le silence. Quand ils existent, c’est pour se défausser. En témoigne ce commentaire sur Facebook : « Ce n’est pas qu’on veut maltraiter, mais elles sont dures aussi. On ne peut pas tout dire ici. » Très peu semblent vouloir faire amende honorable ou se remettre en cause.

La loi existe mais…

Bien que le Code du travail ivoirien, la loi de décembre 2021 sur les violences domestiques, le Code pénal révisé en 2024 ou la Convention 189 de l’OIT sur les travailleurs domestiques encadrent cette activité, l’application de la loi ne se fait pas de façon systématique.

L’article 23.8 du Code du travail interdit l’emploi d’enfants de moins de 14 ans, et pourtant. L’article 403 du nouveau Code pénal élargit la définition du viol, notamment sur mineur, mais bon. La Convention 189 de l’OIT, que la Côte d’Ivoire n’a toujours pas ratifiée officiellement, impose des conditions de logement, de travail, de repos, et de rémunération équitables. Tout ça reste théorique. « Ça ne va pas quelque part. »

Les inspections du travail, lorsqu’elles ont à cœur de faire le travail pour lequel elles sont payées, n’ont pas le droit de s’inviter dans les domiciles dont l’inviolabilité est garantie par l’article 4 de la Constitution. Là, ça dépend…
La brigade des mineurs n’a ni les effectifs ni l’autorité pour lutter efficacement contre les infractions.

Silence de l’État et hypocrisie sociale

Le silence de l’État reste à la dimension des cris étouffés de ces jeunes domestiques. Assourdissant ! Le projet de loi encadrant les conditions de travail des employés domestiques, adopté en commission en 2014, a été retiré 10 ans plus tard, en 2024, en séance plénière. Pas besoin de demander pourquoi. Il s’agit de damnées de la société. Ceci explique cela. Affaire classée.

Les agences de placement continuent de prospérer illégalement sur le sang et la sueur de ces pauvres hères. Parfois même avec un registre de commerce multiservices à la clé. Aucune autorité ne songe à y jeter un coup d’œil. Pénalement réprimés, les cas de viol, d’agression ou de séquestration ne font l’objet d’aucune suite judiciaire. A la gendarmerie ou au commissariat, le règlement à l’amiable est privilégié surtout quand l’infracteur est financièrement ou socialement nanti.

 Les recommandations de l’atelier organisé en novembre 2023 par la Direction générale du Travail, avec le soutien de l’OIT, qui a réuni des ONG, agences de placement, inspecteurs et travailleurs pour mieux informer sur les droits et obligations de chacun, n’ont pas franchi l’embouteillage de Port-Bouët.

Un pays à deux visages

Il y a d’un côté l’image d’une Côte d’Ivoire ambitieuse, vitrine émergente du continent, qui clame à tue-tête son respect des lois sociales et des conventions internationales. De l’autre, la réalité implacable. Celle des enfants employés comme domestiques, exploités sexuellement ou battus, dans l’indifférence quasi générale. Un pays, deux visages ! Si dans environ 83 % des cas, on affirme considérer la fille de ménage comme membre à part entière de la famille, dans moins de 5 % des cas, cela est effectif.

En finir avec le silence et l’aveuglement

Le calvaire des filles de ménage n’est pas un sujet de compassion circonstancielle. Il relève désormais de l’urgence structurelle. Une balafre sur la conscience collective. Faire semblant de ne pas voir, entendre, et refuser de sévir contre ce scandale, c’est se faire complice de traitements humains dégradants. Et si c’était votre enfant ?

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