
Peuple d’infracteurs !
Cette inclination à neutraliser collectivement la norme au profit d’intérêts particuliers et partisans permet de comprendre pourquoi ce pays est condamné à faire du sur-place. Non par manque de volonté de se débarrasser des pesanteurs sociales morbides. Un peu comme l’addict à l’alcool ou à la drogue qui a conscience que sa dépendance le conduira dans la tombe mais qui s’y accroche. Par pur masochisme. Ça fait mal mais « y’a son goût dedans ».
Il suffit parfois de donner un coup de pied dans la fourmilière de leurs petites combines, arrangements avec la vérité et la norme pour qu’ils se révèlent sous leur vrai visage.
Derrière leurs plaintes et complaintes, leur soif de justice, les Ivoiriens – à de très rares exceptions – sont en réalité des adeptes du faux et usage de faux, de la tricherie et des passe-droits toutes catégories. Véritables accrocs à tout ce qu’une société peut produire comme déviance. Ne criant au loup et à l’injustice que lorsqu’ils en sont victimes. Même pour acheter une baguette de pain à la boulangerie ou se procurer un ticket au guichet d’une compagnie de transport, ils feront valoir leur relation au lieu, comme des gens normaux et moraux, de faire la queue.
Pointez du doigt les dysfonctionnements et anomalies du système au sein duquel ils prospèrent, font leur beurre et vous les verrez monter sur leurs grands chevaux, réagir comme ébouillantés pour vous agonir devant le tribunal d’une conscience collective en conflit avec la loi, qui aurait tant voulu que prospère l’omerta. Au point d’intenter des procès en sorcellerie au cours desquels le réquisitoire portera moins sur l’effectivité de la faute commise et tolérée que sur sa gravité et ses conséquences pour le corps social.
Alors, dans l’opposition au cours de la décennie 90, Laurent Gbagbo, l’ancien président de la République, avait déclaré sous la forme d’une boutade : En Côte d’Ivoire, quand on dit de quelqu’un qu’il est voleur, il répond : toi-même tu voles !
Il est plus facile d’allumer le contre-feu qui confirme l’évidence que de chercher à laver son honneur. C’est vrai que ça soulage de se dire que nul n’est irréprochable. Qu’un acte de mal gouvernance, une violation des droits humains soit étalé sur l’espace public pour voir ces avocats généraux de la République, défenseurs de l’absurde, s’époumoner : « Tout le monde fait ça. Au temps de Gbagbo c’était pire. » Justement, c’est parce que ça heurtait la norme qu’il a fallu que ça change. Pas pour que ça perdure. À moins que le plan ait été de maintenir le statu quo ante.
Cette inclination à neutraliser collectivement la norme au profit d’intérêts particuliers et partisans permet de comprendre pourquoi ce pays est condamné à faire du sur-place. Non par manque de volonté de se débarrasser des pesanteurs sociales morbides. Un peu comme l’addict à l’alcool ou à la drogue qui a conscience que sa dépendance le conduira dans la tombe mais qui s’y accroche. Par pur masochisme. « Ça fait mal mais y’a son goût dedans ».
Les Ivoiriens n’ignorent pas que les mauvais penchants dont ils s’accommodent les mèneront à leur perte. Cependant, ils s’évertuent à souffler sur les braises de leurs compromissions. Jusqu’à faire de la faute une norme et vice-versa. Et quand tout brûle, ils ne cherchent ni l’eau pour éteindre l’incendie, ni le responsable, mais une excuse.
Il faudrait peut-être arrêter de tenir rigueur aux politiciens pour leurs supposés manquements. Ils ne font que servir à ce peuple d’infracteurs invétérés ce qu’il affectionne tant.
