5 minutes de trop.
Les cinq dernières minutes ne sont pas seulement de trop pour nos coachs et nos défenseurs centraux. Elles le sont aussi pour les stratèges de nos politiques publiques.
59 morts. C’est le bilan de la saison des pluies à Abidjan, dont le pic est survenu les 28 et 29 juin derniers. Un drame qui, à bien des égards, a moins ému l’opinion que les exploits et les désillusions des sélections africaines engagées à la Coupe du monde 2026.
Depuis le 11 juin, le cœur du continent bat au rythme du Mondial. Des neuf équipes africaines qualifiées pour les seizièmes de finale, il n’en reste plus que deux : le Maroc et l’Égypte. Les sept autres sont passées à la trappe. Le plus frappant, quatre d’entre elles – l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la République démocratique du Congo – se sont littéralement liquéfiées dans les cinq dernières minutes de leur rencontre.
Pendant que certains ont réussi à modéliser cette étrange constante statistique, d’autres tentaient encore de retrouver des proches sous les décombres des glissements de terrain et des éboulements qui ont endeuillé Abidjan. Dans une quasi-indifférence générale. Lorsque le dernier souffle d’un match vaut plus que la vie de 59 personnes, il urge de se demander ce à quoi va notre attention collective.
L’écart entre l’énergie intellectuelle déployée pour expliquer une élimination sportive et celle consacrée à comprendre les mécanismes de la pauvreté, du chômage, de la corruption ou de la dépendance économique est saisissant. Nous sommes capables de théoriser – sur le champ – l’effondrement d’une défense dans le temps additionnel. Beaucoup moins les raisons de l’effondrement de nos systèmes éducatifs, sanitaires ou productifs.
Le tramadol n’est manifestement pas la seule substance dont les effets sur le cerveau de la jeunesse africaine désœuvrée devraient intéresser la science. Le football aussi.
Si les opinions africaines investissaient dans le contrôle de l’action publique le même degré d’exigence qu’elles consacrent aux performances de leurs sélections nationales, il est probable que nombre de nos équations sociales, individuelles comme collectives, auraient trouvé depuis longtemps un début de solution.
Dans les années 1970, dit-on souvent, la Côte d’Ivoire et la Corée du Sud évoluaient à des niveaux de développement comparables. Que s’est-il donc passé pour qu’aujourd’hui il n’y ait plus photo entre les deux pays ?
Exactement ce que nos sélections africaines ont donné à voir lors de ce Mondial 2026. Une incapacité chronique à rester structurées sur le long terme.
Sur ce point, peut-être faudrait‑il demander à Gianni Infantino, avocat autoproclamé de la cause africaine, d’envisager une autre réforme. Réduire le temps de jeu de nos sélections de cinq minutes pour espérer voir, un jour, une de nos nations soulever le trophée tant convoité. Sans cela, pas la peine de croire au miracle.
Tout comme il semble encore impossible à la Côte d’Ivoire d’aspirer à l’autosuffisance en riz. Le pays dont la ministre de la Solidarité a récemment reçu, devant le portrait du président de la République, un don de la Chine, avait pourtant créé un ministère chargé de conduire le pays vers l’autosuffisance. Sans qu’on ne sache trop pourquoi, ce ministère a disparu avant l’atteinte de l’objectif qui lui était assigné. Comme sur certains matchs du Mondial.
Les cinq dernières minutes ne sont pas seulement de trop pour nos coachs et nos défenseurs centraux. Elles le sont aussi pour les stratèges de nos politiques publiques.

