Filière cacao-reforme : la carte qui fait trembler les forêts classées
A partir du 1er septembre, chaque planteur de cacao devra se faire identifier. Or, identifier les producteurs, c’est aussi exposer ce que personne n’ose nommer. 123 000 familles cultivent dans les forêts classées. La réforme de paiement initier pour plaire à l’Union européenne pourrait donc se transformer en une bombe sociale.
À partir du 1er septembre 2026, la filière café-cacao ivoirienne entrera dans une nouvelle ère. Les paiements en espèces, qui rythment depuis plusieurs décennies les campagnes de commercialisation, laisseront progressivement place aux transactions électroniques grâce à la carte professionnelle du producteur.
Cette réforme, portée par les autorités ivoiriennes, ne constitue pas seulement un changement de mode de paiement. Elle marque une profonde mutation dans la gouvernance de la première filière agricole du pays, avec des implications économiques, sociales et environnementales considérables.
Désormais, les producteurs recevront le paiement de leurs récoltes par voie électronique. Les acheteurs devront identifier le planteur à l’aide de sa carte professionnelle avant toute transaction.
Pour les organisations de producteurs, cette évolution présente plusieurs avantages.
Elle permettra d’abord de réduire la circulation d’importantes sommes d’argent liquide dans les villages, une situation qui expose régulièrement les producteurs aux vols et aux agressions pendant les campagnes de commercialisation.
Ensuite, la digitalisation des paiements offrira une meilleure transparence des transactions. Les producteurs disposeront d’un historique de leurs ventes, facilitant leur accès aux services financiers, au crédit agricole et, à terme, à d’autres mécanismes d’accompagnement.
Au-delà de la sécurisation des paiements, cette réforme répond surtout aux nouvelles exigences du commerce international.
À partir de la fin de l’année 2026, les opérateurs exportant vers l’Union européenne devront démontrer que le cacao acheté est parfaitement traçable et ne provient pas de parcelles ayant contribué à la déforestation.
La carte professionnelle devient ainsi un maillon essentiel de cette chaîne de traçabilité. Elle permettra d’identifier précisément chaque producteur, chaque plantation et chaque transaction.
Pour la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, l’enjeu est stratégique. L’Union européenne demeure l’un des principaux débouchés du cacao ivoirien. Une mauvaise mise en œuvre du système de traçabilité pourrait fragiliser les exportations vers ce marché.
Mais derrière cette modernisation apparaît une question beaucoup plus sensible.
Selon le recensement des producteurs publié par le Conseil du Café-Cacao en 2020, la Côte d’Ivoire compte un peu plus d’un million de producteurs exploitant 3 220 800 hectares de plantations.
Le même document indique que 123 644 producteurs, soit près de 12 % des producteurs recensés, cultivent du cacao dans les forêts classées. Ces exploitations représentent environ 483 120 hectares, soit près de 15 % des superficies géolocalisées.
Cette réalité place les autorités devant une équation complexe.
Les règles européennes sont explicites : le cacao issu de zones protégées ou de parcelles responsables de déforestation ne peut satisfaire aux exigences de conformité.
Dès lors, une interrogation majeure se pose : les producteurs installés dans les forêts classées pourront-ils obtenir leur carte professionnelle ? Et si oui, leur production pourra-t-elle être commercialisée vers les marchés exigeant une conformité environnementale ?
Ces questions restent au cœur des préoccupations de la filière.
Une bombe sociale en arrière-plan
Le dossier dépasse largement le cadre de la réglementation.
Des dizaines de milliers de familles vivent aujourd’hui de plantations établies parfois depuis plusieurs décennies dans les forêts classées. Toute décision d’exclusion pourrait avoir des conséquences sociales importantes.
Selon plusieurs sources, l’État avait engagé des opérations de déguerpissement dans certaines forêts classées. Ces opérations auraient toutefois été ralenties ou suspendues en raison de leur forte sensibilité sociale et politique.
Le gouvernement devra donc trouver un équilibre entre le respect de ses engagements internationaux, la préservation de la paix sociale et la protection du revenu des producteurs.
Plusieurs ONG et experts indépendants estiment que 30 à 40 % de la production ivoirienne de cacao proviendrait des forêts classées ou d’anciennes zones forestières. Ces chiffres ne sont toutefois pas confirmés par les statistiques officielles et font l’objet de débats.
Si ces estimations se rapprochaient de la réalité, elles illustreraient l’ampleur du défi auquel la filière devra faire face dans les prochains mois.
Au-delà des enjeux environnementaux, la réussite de cette réforme dépendra également de sa mise en œuvre sur le terrain.
Des milliers de producteurs ne disposent pas encore d’un téléphone adapté aux services financiers numériques ou vivent dans des zones où la couverture réseau demeure insuffisante.
L’accompagnement des producteurs, leur formation à l’utilisation des nouveaux outils de paiement et la fiabilité des infrastructures numériques seront déterminants pour éviter que cette modernisation ne crée de nouvelles formes d’exclusion.
En moins de deux mois, la Côte d’Ivoire s’apprête à transformer en profondeur le fonctionnement de sa principale filière d’exportation.
La carte professionnelle du producteur pourrait renforcer la transparence, améliorer la sécurité des transactions et consolider la crédibilité du cacao ivoirien sur les marchés internationaux.
Mais elle constitue également un révélateur des défis structurels de la filière : l’identification de tous les producteurs, la gestion des plantations situées dans les forêts classées, la digitalisation des paiements et la conciliation entre exigences environnementales, réalités sociales et impératifs économiques.
Dans un pays où la forêt est passée d’environ 16 millions d’hectares à près de 3 millions d’hectares en 60 ans, on n’a pas eu besoin de carte professionnelle pour réussir cet exploit.

