
🟢Crime organisé à l’aéroport d’Abidjan : l’ombre du défunt Colonel Wattao (4eme et dernière partie)
Des malles métalliques, des fonds dissimulés, des pierres précieuses, un avion-cargo immobilisé sur le tarmac d’Abidjan… et dans l’ombre, la protection d’un défunt chef militaire. Dans ce dernier volet de son enquête, www.letau.net referme le dossier de ce trafic transnational en révélant comment Bini Ouattara Daouda, au centre de l’opération, a échappé à toute sanction grâce à ses réseaux introduit jusque dans l’entourage du colonel Ouattara Issiaka dit Wattao. Entre versions contradictoires des Douanes et de la police, témoignages de Tchétchènes et fonds volatilisés, coup de projecteur sur une affaire qui n’a pas totalement livré ses secrets.
Les preuves et documents liés à cette enquête ont été sécurisés avec le réseau SafeBox de Forbidden Stories.
Selon la stratégie mise en place pour faciliter l’embarquement des caisses métalliques dans l’aéronef, il ne devait pas y avoir de contrôle du cargo. Personne ne devait s’approcher des malles stockées dans le magasin de NAS Ivoire, encore moins les ouvrir. Mais à l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, les choses ne vont pas se dérouler comme ficelé. Les malles vont être ouvertes, des fonds et des pierres précieuses découverts à l’intérieur de l’une d’entre elles. Rapidement, la situation s’emballe avec l’interpellation des personnes présentes et impliquées dans cette opération.
Dans ce dernier volet de l’enquête, www.letau.net évoque le sort réservé aux membres d’équipage et aux passagers de l’aéronef, le rôle joué par les services de sécurité jusqu’au départ des occupants de l’avion du territoire ivoirien et la disparition de la caisse contenant les fonds et les pierres précieuses. Sans oublier Bini Ouattara Daouda qui a réussi à s’en tirer à bon compte grâce à ses réseaux au sein des services de sécurité.
Arrivés à Abidjan à bord d’un avion-cargo avec pour objectif d’embarquer du fret et de le transporter en Moldavie, les entrepreneurs originaires de l’Europe de l’Est mandatés par Francesco Belsito, l’ex-trésorier du parti politique italien, la Ligue du Nord, vont être confrontés à une difficulté majeure. Le cargo confié à Bini Ouattara Daouda pour les démarches administratives est introuvable.
Cargo introuvable
Initialement, l’avion-cargo qui a atterri à Abidjan pour une durée d’un jour, le temps pour l’équipage de se reposer, de faire l’avitaillement et d’embarquer le cargo, va passer plus de temps que prévu sur le tarmac de l’aéroport. La raison : le cargo à embarquer dans l’appareil est introuvable.
Une source sécuritaire approchée par www.letau.net explique : « Quand les Russes sont arrivés à Abidjan, ils n’arrivaient plus à joindre le gars (Bini Ouattara Daouda) qui devait venir les chercher à l’aéroport. En visionnant les caméras, on a vu une personne qui est effectivement venue les chercher ».
Des propos également confirmés par Stepanenko Oleskii, un Ukrainien et le commandant de bord de l’aéronef, immatriculé UR-COZ. « Monsieur Frank Mazen (l’un des passagers de l’avion) nous a dit que le cargo n’était pas prêt et que l’avion pouvait repartir. Lui et un autre passager de l’avion s’occuperont du reste », a-t-il déclaré lors de son audition par les agents douaniers le 11 juin 2019.
Cette présence prolongée de l’avion sur le tarmac de l’aéroport va attirer l’attention des agents douaniers de la direction des Services aéroportuaires, chargés des avions privés. « Les gens ont loué un avion qui a atterri à l’aéroport et les douaniers ont trouvé l’avion suspect. Les passagers de l’avion affirment qu’on leur a demandé de venir chercher des statuettes qui sont très prisées en Ukraine. Et ils sont arrivés mais ils ne voient pas leur contact. Ils ont loué l’avion, ils payaient l’ANAC, ils payaient tous les frais annexes. Par jour, ils payaient des frais. On a trouvé cela très suspect », indique la source sécuritaire.
Pour comprendre la raison de la présence de l’aéronef sur le sol ivoirien, les membres de l’équipage et les passagers vont être interpellés puis interrogés par les agents des services de sécurité au sein et hors de l’aéroport.
Interpellation et auditions
L’alerte sur la présence de l’appareil donnée par les agents douaniers va pousser leurs collègues de la police spéciale de l’aéroport à s’intéresser également aux occupants de l’avion-cargo. Ils vont vérifier leurs passeports et le manifeste cargo. « Quand nous sommes arrivés à Abidjan, au contrôle des passeports, ils ne nous ont pas rendu nos passeports. Bini, à l’aéroport, il peut passer où il veut. Nos passeports nous ont été rendus 2 jours après », témoignent les entrepreneurs tchétchènes rencontrés à Moscou par des journalistes italiens.
Pas au bout de leur peine, ils vont ensuite être auditionnés par les agents douaniers. « Un avion qui arrive en 2019 ne peut pas venir prendre des marchandises qui sont là depuis 2017. Un avion comme vous l’avez indiqué est arrivé à la date du 1er juin 2019. Nos agents ont effectivement entendu les pilotes, l’équipage, le commandant de bord. Pourquoi ? Parce qu’il y avait une discordance entre les raisons pour lesquelles l’avion est arrivé sur autorisation de l’ANAC et la déclaration en douane où ils ont dit que c’était pour l’assistance et l’avitaillement de l’avion. Pour nos agents, il y avait des discordances sur le mobile. On vérifie toujours qu’il y a une concordance. Dans le cas d’espèce, ils disent qu’ils sont venus chercher du fret auprès de l’ANAC et ils disent autre chose aux douaniers. C’est suite à cela que nos agents les ont auditionnés, rédigé et consigné sur un procès-verbal de constat ce qu’ils ont dit », a confirmé le colonel-major (au moment de la rencontre) Issa Ouattara, Directeur général adjoint des Douanes.
Jamais deux sans trois
En plus de la police spéciale de l’aéroport et de la direction des Services aéroportuaires des Douanes, d’autres services sécuritaires vont aussi s’intéresser aux occupants de l’appareil ukrainien. C’est le cas de la Direction de surveillance du territoire (DST) de la police nationale. « Un agent de la DST a commencé à les auditionner. Parmi les membres d’équipage de l’avion, il y en avait un qui parlait français. Et celui-là quand il a commencé l’audition, il est tombé. Il a fait semblant d’être malade. On a fait venir le service médical de l’aéroport, ils l’ont mis dans l’ambulance et ils sont partis avec lui à l’hôpital. On n’avait pas de nouvelles de lui. Quand on a appelé l’ambulancier pour lui demander la situation du monsieur, il a répondu : vous n’êtes pas informés ? En partant, le monsieur s’est réveillé, il dit que ça va et il est descendu de la voiture », confie la même source sécuritaire. Avant de poursuivre : « L’agent de sécurité a pris leurs passeports et les a déposés à la DST. Ils ont été également conduits à la DST. »
Conduits à l’UCT
Les ressortissants russes, ukrainiens et tchétchènes vont également être entendus dans les locaux de l’Unité de lutte contre la criminalité transfrontalière organisée (UCT) situés à Cocody-Abatta. Pour prouver leur passage à l’UCT, les Tchétchènes, face aux journalistes italiens, ont décrit le local de cette unité de la police. « Ils nous ont conduits avec Bini dans une maison avec une piscine, un fil de fer barbelé sur le mur de la clôture, pas de signes de la police. La première fois, ils ont fait des photocopies de nos passeports, ils nous ont libérés rapidement », ont-ils décrit.
Ils sont une fois de plus revenus sur leur calvaire avec plus de détails. « Nous sommes allés au bureau de Bini avec la police pour récupérer les documents d’exportation des objets d’art. Des personnes sont arrivées, elles nous ont emmenés à l’entrepôt de l’aéroport. Nous sommes allés dans un bureau de l’aéroport avec 6 policiers, une femme et 5 hommes, puis ils nous ont mis dans une voiture et nous ont emmenés à l’UCT. On a ensuite été conduit chez Bini puis à l’aéroport où se trouvaient les caisses métalliques. Il se passait quelque chose mais nous ne comprenions pas la langue française. Bini nous a dit : ‘’ Restez calmes, je vais régler ça.’’ Au département de police, nous sommes restés 20 à 30 minutes parce que je leur ai dit que j’appellerai notre ambassade. Les agents nous ont demandé 6 à 7 fois si l’ambassade savait que nous étions là et nous avons répondu oui. Après avoir pris les photos et photocopié nos passeports, ils nous ont relâchés pour vérifier ce que nous ferions. Nous avons dû courir d’un hôtel à l’autre, nous avons enlevé les cartes SIM de nos téléphones. Nous avons bloqué les portes de nos chambres d’hôtel. Nous n’avions pas de vaccins, nous avions peur de finir dans une prison et d’attraper des maladies », ont-ils raconté.
Confidences
Les Tchétchènes ont également fait des confidences aux journalistes italiens à Moscou au sujet de Bini Ouattara Daouda et du sort de la malle contenant les fonds. « Bini est lié à tout le monde, pas seulement aux gens à l’aéroport, à la police. Il est aussi lié aux gens des hôtels, il paie aussi les travailleurs dans les hôtels. Bini est le visage de ce système qui fonctionne là-bas. Ce n’est pas un simple homme d’affaires, c’est un homme de renseignement qui travaille comme un homme d’affaires », ont-ils fait savoir. Avant de révéler ses rapports avec le défunt Colonel Ouattara Issiaka dit Wattao. « Bini nous a emmenés chez Issiaka Ouattara, une villa où il y a des militaires autour, des voitures de luxe à l’intérieur. Nous avons mangé chez lui. Le Colonel nous a dit de ne pas créer de problèmes à Bini, car ce n’est pas un type ordinaire. Il a aidé pendant l’embargo avec sa société Bini Transit. »
En ce qui concerne le sort de la caisse contenant des fonds, ils ont déclaré que celle-ci a été transportée sur une base militaire. « Ils ont transporté les caisses de l’entrepôt des douanes à l’aéroport à une base militaire », ont-ils assuré.
Une enquête bâclée ?
Selon les informations reçues par www.letau.net, l’UCT a reçu un soit-transmis du parquet lui demandant d’ouvrir une enquête, suite à une plainte pour abus de confiance contre Bini Ouattara Daouda. Mais une contradiction saute aux yeux sur les raisons données par les Douanes et les conclusions de l’enquête policière au sujet de l’immobilisation des malles à l’aéroport. « On a constaté qu’ils ont déclaré une valeur de 260 000 FCFA pour 40 malles alors que la facture qui est jointe indique que ces objets d’art valent 400 000 euros. Donc, il y a ce qu’on appelle en Douanes une fausse déclaration de valeur. Par conséquent, le service a procédé à un constat, ils ont rédigé un PV de constat sur la base des fausses déclarations de ce qu’ils ont constatées. Et le procès-verbal de constat a été dressé le 5 avril 2018. Une amende de 15 millions FCFA que le transitaire a payé a été fixée », a expliqué le directeur général adjoint des Douanes.
Pour les agents de l’UCT chargés de l’enquête, le blocage des malles est dû à une autre raison. « Je voulais juste ajouter en ce qui concerne le musée, lors de l’enquête, on a effectivement découvert que comme ce sont des objets d’art, il fallait une autorisation du musée. Mais il y a eu un problème à l’aéroport. Les objets d’art ont été bloqués parce qu’il y avait eu un problème de faux papier délivré. C’est pour cela que le commissaire Agnimel a fait convoquer les gens du musée. Ils ont été entendus. Leurs PV sont là. Il y a une dame là-bas qui a reçu de l’argent qu’elle n’a pas reversé dans la caisse. Mais elle a délivré des papiers », a révélé le commissaire divisionnaire major de Police, Adomo Bonaventure, le commandant de l’UCT, lors d’un entretien.
De l’avis de la source sécuritaire bien au fait du dossier, il s’agissait à l’évidence d’une stratégie mise en place par Bini Ouattara Daouda pour faire main basse sur les fonds. « L’analyse que j’ai faite avec mes amis de la douane, c’est que des gens ont certainement tenté de faire sortir de l’argent en les dissimulant dans les malles, le transitaire qui connaissait le contenu des malles, a dû certainement extraire l’argent et faire une fausse déclaration pour faire croire au destinataire que l’argent a été bloqué par la douane. Il a doublé les gens. C’est ce à quoi je pense. Parce que je ne sais pas ce qu’on peut faire avec ces malles. J’estime qu’il y a quelque chose qui n’est pas claire », a-t-il fait savoir.
Réaction
Contacté, Bini Ouattara Daouda a livré sa version des faits sur cette affaire. « Ils m’ont envoyé un dossier mais je n’ai pas pu faire le travail. Ils ont porté plainte contre moi. À la suite de cette plainte, j’ai remboursé leur argent. C’étaient des Russes que j’ai trouvés suspects (…) Je veux enlever les malles à l’aéroport mais on m’a dit qu’il y a une réquisition là-dessus. J’attends qu’ils fassent la main levée. Dès que c’est fait, je vais vous contacter pour qu’on aille regarder ensemble et je vais les enlever. Belsito même, ce n’est pas mon ami. L’affaire qui était entre lui et moi, c’était à la justice. J’ai déjà remboursé l’argent qu’ils m’ont donné puisque je n’ai pas pu faire leur travail », a-t-il déclaré.
Dans cette affaire, la chance a beaucoup souri à Bini Ouattara Daouda !
