
Rentrée scolaire : Dans la galère des familles nombreuses
Dans les familles nombreuses, la rentrée scolaire peut rapidement s’avérer un supplice. Pendant que les écoles rouvrent leurs portes, certains parents, eux, comptent leurs pièces, repoussent les achats et jonglent avec les dettes. Entre les inscriptions, les fournitures, les uniformes et les dépenses du quotidien, envoyer tous les enfants à l’école relève d’un véritable parcours du combattant.
La famille Kamagaté est un exemple parmi tant d’autres. À 17 ans, Salimata, l’aînée d’une famille de cinq enfants, porte déjà le poids des difficultés familiales. Son tee-shirt délavé épouse une silhouette amaigrie. À sa hanche, un pagne noué à la va-vite laisse deviner de longues journées de travail. Son regard, lui, semble raconter ce que ses mots peinent à dire. Autrefois élève, aujourd’hui vendeuse de poisson, la jeune fille a dû abandonner les bancs de l’école après le décès de son père. Il fallait bien aider sa mère à faire tourner la maisonnée. Les rêves ont attendu. Les factures, elles, n’ont pas patienté. Lorsque nous la rencontrons à Abobo, son regard est vide et triste.
Vacarme
À proximité de la mairie d’Abobo, le marché est en pleine effervescence. Les vendeuses interpellent les clients à la volée. Les brouettes se faufilent entre les étals, tandis qu’une odeur de poisson frais mêlée à celle de la fumée enivre les passants. Ici, presque tout se négocie. Les prix varient selon la taille des poissons et les quantités achetées. Une bassine peut se négocier à moins de 20 000 FCFA, selon la taille et la forme des poissons. C’est d’ailleurs pour cela que ce marché est réputé être le moins cher d’Abidjan. À quelques encablures de la mairie, derrière un petit étal de fortune, la mère de Salimata s’active. Elle trie ses poissons, les nettoie et garde un œil sur les clients. Chaque vente compte. Chaque bénéfice doit servir à faire tourner la maisonnée. Mais en cette année académique 2026-2027, même les maigres recettes du commerce semblent avoir du mal à suivre le rythme des dépenses.
Soupir
Fatoumata, la mère, la quarantaine révolue, laisse échapper un long soupir. Son regard est fixé sur les poissons qu’elle trie. Lorsqu’on évoque la rentrée scolaire, elle soupire profondément. Elle poursuit le tri de ses poissons. Sa voix se fait hésitante. « En plus de Salimata, j’ai quatre autres garçons. Ahmed est en classe de quatrième, tandis que ses trois frères sont respectivement en cinquième, sixième, CM1 et CP2. Ils sont encore à la maison parce que je n’ai pas encore pu rassembler la totalité de l’argent pour leur inscription et les fournitures. Inch’Allah, d’ici la semaine prochaine, ils pourront retrouver leurs amis. Vous savez, ce n’est pas facile, surtout pour des familles comme nous. Salimata a dû arrêter ses études pour m’aider à soutenir la famille avec mes pauvres bénéfices. Pourtant, elle était si brillante. Mais que voulez-vous ? Quand le sort semble s’acharner sur nous, nous ne pouvons qu’abdiquer », confie-t-elle, la gorge serrée. Pour cette veuve, la rentrée ne se résume pas à une simple liste de fournitures. C’est une addition qui s’allonge au fur et à mesure qu’on la parcourt. Et lorsqu’il faut multiplier les dépenses par le nombre d’enfants, la calculette finit presque par devenir un instrument de torture.
Sacrifice
Derrière les chiffres et les dépenses de la rentrée, c’est surtout le rêve scolaire de Salimata qui s’est arrêté, sacrifié sur l’autel des difficultés familiales. Le ballet incessant des élèves, cartables au dos, semble attrister notre interlocutrice. À raison d’ailleurs car au milieu de cette petite marée d’élèves, apparaît Adjaratou.F, son ancienne camarade de classe du Lycée Hamed Bakayoko d’Abobo Pk18. Salimata baisse les yeux, puis les relève furtivement. « Les matins, ma copine Adjaratou passe devant notre étal pour rejoindre le lycée. J’échange avec elle, avec un brin de regret. Je serais aujourd’hui en classe de première si la mort ne m’avait pas arraché mon père », lâche-t-elle, les yeux embués de larmes. Salimata essaie tant bien que mal de reprendre son calme. Autour d’elle, le marché poursuit son vacarme. Une cliente marchande le prix d’un poisson. Une autre le prix des légumes. Puis, machinalement, une vendeuse installée à proximité de l’étal de la mère de Salimata lâche : « Cette année encore, on va faire comment ? » Cette question, à elle seule, résume le calvaire des familles nombreuses à faible revenu en cette période. Car en plus des inscriptions et de la longue liste des fournitures, il faut aussi trouver les uniformes, les cartables, les chaussures, sans oublier les autres dépenses qui surviennent au fil des mois. Chaque enfant supplémentaire ajoute une ligne à une facture déjà difficile à régler. Et lorsque les revenus ne suivent pas, les sacrifices commencent souvent par ce qu’une famille a de plus précieux : l’avenir de ses enfants.
Gouffre
À Anono, le doyen Abongra vit la même galère. Désormais chargé de veiller sur ses trois petits-enfants, suite au décès de son fils, il doit composer avec sa maigre pension de retraite. Trois inscriptions. Trois lots de fournitures. Trois enfants à équiper. L’équation est lourde. Le vieil homme est au bord du gouffre. Il n’est pas le seul dans cette situation. Dans le village, d’autres parents, avec parfois cinq, six ou sept enfants à charge, éprouvent les mêmes difficultés. Un tour au marché dudit village permet de s’en rendre compte.
Dans sa librairie de fortune, Izoudine.T se tourne les pouces. Cette année, affirme-t-il, l’affluence est particulièrement faible dans les différents points de vente. Les clients viennent, demandent les prix, comparent et repartent parfois les mains vides. « Les parents viennent au compte-gouttes. Ils demandent les prix, essaient de comparer, prennent parfois quelques articles ou promettent carrément de repasser. On ne sent pas la rentrée scolaire », constate-t-il. Le libraire garde toutefois espoir. « On attend de voir les autres jours, vu que nous ne sommes que dans la première semaine », ajoute-t-il. Selon lui, les prix restent pourtant abordables. Les kits scolaires pour le primaire varient entre 5 000 et 15 000 FCFA. Pour le secondaire, il faut prévoir entre 15 000 et 30 000 FCFA. Mais ce que les parents doivent débourser ne s’arrête pas aux fournitures. Il y a aussi les frais annexes qui apparaissent en cours d’année. Dans les familles où plusieurs enfants doivent aller à l’école, même les dépenses dites abordables finissent par peser lourd. Un kit à 15 000 FCFA peut sembler raisonnable pour un enfant. Multiplié par plusieurs enfants, c’est une autre paire de manches.
Autre cas
À Yopougon, Jaurès.K, ouvrier dans la zone industrielle et père de quatre enfants, dit lui aussi être dépassé par la situation. « La rentrée scolaire devient, au fil des années, un calvaire pour nous autres qui sommes très modestes. Avec le coût de la vie en ce moment, ce n’est pas évident. Ma fille aînée a été orientée dans un collège privé et j’avoue que c’est difficile pour moi. Ses trois petits frères sont tous scolarisés. Vous voyez que lorsque les enfants sont à des niveaux différents, c’est vraiment compliqué », explique-t-il. Pour lui, les besoins ne sont pas les mêmes d’un enfant à un autre. Les plus petits exigent de nouvelles tenues et de nouveaux sacs. La collégienne, elle, doit disposer dès les premiers jours de ses cahiers et du matériel spécifique. Et pendant que les enfants attendent leurs fournitures, le loyer, la nourriture et les autres dépenses du quotidien s’accumulent. Jaurès.K reconnaît néanmoins que la distribution gratuite de kits scolaires se veut un soulagement. Un soutien qui permet d’alléger une partie des dépenses, même si toutes les charges de la rentrée ne disparaissent pas pour autant.
D’une commune à l’autre, les réalités demeurent les mêmes pour les familles nombreuses à faible revenu. La rentrée scolaire est devenue une véritable épreuve d’endurance financière. Des enfants comptent encore les jours avant que leurs parents aient réuni le nécessaire pour leur permettre de retrouver le chemin de l’école. Le vrai devoir de rentrée pour eux : c’est de voir leurs parents réaliser des miracles avec un porte-monnaie au bord du gouffre.
