
Essence, gaz, riz, transport : ces guerres lointaines qui accentuent la cherté de la vie.
Vues d’Abidjan, Dakar ou Lagos, les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine paraissent lointaines. Presque étrangères au quotidien des ménages ouest-africains, et ivoiriens en particulier. Et pourtant… La lecture du rapport 2024 de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sur le commerce extérieur de l’UEMOA révèle une évidence : un missile sur une raffinerie à Téhéran, une tension dans le détroit d’Ormuz ou un fret maritime qui prend l’ascenseur peuvent finir par se répercuter sur le prix du transport en gbaka, de la bouteille de gaz, du sac de riz, et jusque dans le panier de la ménagère au forum d’Adjamé ou au marché Bagnon de Yopougon.
Le rapport 2024 de la BCEAO sur le commerce extérieur au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le dernier en date, se veut plutôt rassurant. De quoi donner à certains le cœur à la fête. Le solde global des échanges extérieurs s’est redressé. Le déficit de biens et services est revenu à -5,6 % du PIB, contre -9,6 % en 2023. Le déficit commercial des biens, lui, a fondu de 4 453,2 milliards FCFA à 755,8 milliards FCFA.
À première vue, tout va bien. L’Union respire. En poussant l’analyse un peu plus loin, elle respire surtout parce que le vent soufflait dans le bon sens.
La BCEAO le note d’ailleurs. Cette embellie reste essentiellement conjoncturelle. Elle tient à la progression des exportations, au repli de certaines importations, à la fin de grands chantiers pétroliers et, surtout, à un facteur décisif : la baisse des cours internationaux du pétrole en 2024.
Au cœur des inquiétudes
C’est là que le rapport se confronte à la réalité. Pendant que des technocrates à Dakar se félicitent des points de PIB engrangés, la guerre en Ukraine continue de perturber les circuits énergétiques. Quant au récent embrasement du Moyen-Orient, il remet le pétrole, le fret et l’assurance maritime au cœur des inquiétudes. Le risque n’a rien de théorique.
Lorsque les tensions s’aggravent autour de l’Iran, les marchés réagissent, les primes de risque s’envolent et les coûts de transport suivent. Au bout de la chaîne, l’onde de choc finit toujours par chercher une proie : les économies importatrices comme les nôtres.
Une partie de l’opinion est en droit de croire qu’une guerre lointaine reste lointaine tant qu’aucun obus ne tombe sur son lieu de résidence. Jusqu’au jour où l’apprenti gbaka annonce une hausse du transport sur le trajet Yopougon-Adjamé ou Abobo. Jusqu’au jour où, à la boutique du quartier, Diallo explique avec tout le sérieux qui sied à la circonstance que, pour la bouteille de gaz ou le sac de riz, il faudra débourser un peu plus que d’habitude. Jusqu’au jour où, à la maison, l’argent du marché ne suffit plus.
La géopolitique a cette élégance cruelle : elle commence dans les détroits et s’achève dans le panier de la ménagère, l’assiette du consommateur.
Le rapport BCEAO permet justement de mieux cerner les fragilités de notre économie. En 2024, les produits énergétiques ont représenté 26,6 % des importations de biens dans l’Union. La facture énergétique de l’UEMOA s’est établie à 8 840,7 milliards FCFA. La Côte d’Ivoire n’est pas spectatrice dans cette affaire : elle représente 31,7 % des acquisitions énergétiques de l’Union, 69 % des importations de pétrole brut et 48 % des achats de gaz. Le pétrole brut importé par l’Union vient principalement d’Afrique, notamment du Nigeria, tandis que le pétrole raffiné vient surtout d’Europe.
Cela signifie que lorsque les cours du brut grimpent et que les routes maritimes deviennent plus chères ou plus risquées, l’onde de choc se fait ressentir sur les marchés d’Abidjan et bien au-delà. Directement ou indirectement.
Quand la mer gronde
Le problème n’est donc pas seulement le baril. C’est aussi la mer. Quand elle gronde, les assureurs renchérissent leurs couvertures, les armateurs réévaluent leurs risques et les taux de fret augmentent. Tout ce qui arrive chez nous par la mer devient, à terme, plus cher. Or, la Côte d’Ivoire importe beaucoup plus que du carburant.
Au sein de l’Union, les importations restent tirées par les biens de consommation, les produits énergétiques, les biens intermédiaires et les biens d’équipement. Le riz vient majoritairement d’Asie, le blé d’Europe, les produits laitiers principalement d’Europe. Une partie des médicaments, des intrants, des plastiques, des emballages et du matériel vient aussi de l’extérieur. Quand on parle de pétrole cher et de fret coûteux, on ne parle donc pas seulement du plein du véhicule à la pompe. On parle du prix final d’une économie importatrice, d’une inflation importée susceptible de se diffuser par contagion.
Sous cet angle, le premier impact, le plus visible d’ailleurs, pourrait concerner le carburant. Soit les prix à la pompe montent tôt ou tard. Soit l’État amortit le choc. Mais même dans ce cas, cela ne règle pas le problème. Cela peut soulager un moment, sans faire disparaître la douleur. Ce qui n’est pas payé immédiatement par l’automobiliste est absorbé par le budget public. Et quand les marges de l’État se réduisent, ce sont les investissements, les politiques sociales ou les équilibres budgétaires qui en subissent les contrecoups.
Bien évidemment, le deuxième impact toucherait le transport de plein fouet. Un transporteur qui paie son carburant plus cher le répercute. Un grossiste qui paie davantage en manutention, en fret ou en assurance fait pareil. Idem pour le commerçant. Dans une économie urbaine où presque tout circule avant d’arriver sur l’étal, chaque hausse énergétique finit par alimenter une inflation de proximité.
Impact alimentaire
Le troisième impact serait alimentaire. Ce n’est pas parce qu’un produit n’est pas du pétrole qu’il échappe au pétrole. Le riz importé dépend du transport maritime, la farine du blé importé et de la logistique. Les produits congelés, les huiles, les emballages, les boissons et les produits manufacturés voyagent, se stockent, se transportent, se refroidissent, s’assurent. Le pétrole cher s’apparente à un impôt clandestin. Il se cache partout avant d’apparaître sur le ticket de caisse.
On serait tenté de faire observer que la Côte d’Ivoire peut aussi profiter de la hausse des cours via les exportations pétrolières. C’est vrai, en partie. Il faut cependant éviter de confondre amélioration macroéconomique et soulagement domestique. Un meilleur chiffre d’exportation n’apaise pas automatiquement le marché du quartier. Entre la performance extérieure et l’assiette du consommateur, il y a le budget, la fiscalité, le raffinage, les arbitrages et les intermédiaires. Sans oublier la politique, le sport national.
Le rapport BCEAO a le mérite de montrer que l’amélioration de 2024 reposait sur des bases encore fragiles. En langage moins diplomatique, cela veut dire que notre économie reste vulnérable. Trop dépendante de l’extérieur pour l’énergie. Trop dépendante de l’extérieur pour une partie de l’alimentation. Trop exposée aux secousses du monde pour continuer à parler de résilience comme d’une formule magique.
La vérité est crue. Si le pétrole s’installe durablement à des niveaux élevés, si les navires paient plus pour passer ou s’assurer, le pouvoir d’achat ivoirien pourrait être pressuré par quatre mâchoires : essence, gaz, riz, transport.
Et comme toujours, ceux qui feront les arbitrages font rarement la queue au marché ou au supermarché.
Les guerres lointaines offrent un prétexte extérieur aux gouvernants. Mais pour les ménages, elles produisent un effet très intérieur.
Au bout de la chaîne, ce ne sont ni Moscou, ni Kiev, ni Washington, ni Jérusalem, ni Téhéran qui feront les comptes du foyer ivoirien.
Ce sera la ménagère. Encore et toujours elle.
