1966 – Coupe du monde sans l’Afrique : l’histoire oubliée du boycott qui a changé la face du football
De la Coupe du monde 1966 en Angleterre, l’histoire a surtout retenu l’unique sacre mondial du pays hôte. Vainqueur de l’Allemagne de l’Ouest (4-2) … et surtout le troisième but fantôme de Geoff Hurst, auteur ce jour-là d’un triplé historique. Elle a presque oublié qu’un continent entier avait choisi de ne pas prendre part aux éliminatoires de la compétition. Un acte militant à l’origine d’une révolution silencieuse dans le football mondial.
Alors que débute ce 11 juin la Coupe du monde aux États-Unis, au Mexique et au Canada, ils seront dix à défendre les chances du continent africains. Dans l’histoire du tournoi, c’est bien la première fois que l’Afrique aligne autant de pays qualifiés.
Sous le prisme des derniers aménagements opérés pour porter à 48 qualifiés le nombre de participants, rien d’anormal. Les performances actuelles du football africain ont produit leurs effets. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Pour comprendre comment l’Afrique est passée de zéro à dix représentants, il faut remonter soixante ans en arrière.
Nous sommes en 1964. Deux ans avant la Coupe du monde en Angleterre. Réunis au Caire, les dirigeants de la Confédération africaine de football prennent une décision qui va durablement bouleverser la configuration de la représentation africaine au mondial. Ils annoncent leur intention de boycotter les qualifications. Il ne s’agit ni d’un coup de tête, ni d’un coup de colère, encore moins d’un caprice. La décision a été mûrie de longue date. Elle est le résultat d’années de frustrations, de négociations infructueuses et d’un profond sentiment d’injustice. Jusque-là, l’Afrique est confinée à la périphérie du football mondial.
Début de l’aventure
L’aventure africaine en coupe du monde débute en 1934. L’Égypte devient la première nation africaine à prendre part à la grand’messe planétaire du football. Pour cela, elle a dû sortir la Palestine sous mandat britannique lors des qualifications. En Italie, les Pharaons mordent la poussière contre la Hongrie (4-2) à Naples. Une première historique sans lendemain. Pour le Mondial 1938 en France, l’Égypte est obligée de passer par les qualifications de la zone Europe. Vingt ans plus tard, en 1958, les équipes africaines se disputent l’unique place qualificative avec la zone Asie. Puis arrivent les qualifications pour le mondial 1962.
Le Maroc se paie successivement le scalp de la Tunisie et du Ghana. Pour en rajouter à son parcours, la FIFA lui impose un ultime barrage supplémentaire contre l’Espagne. À Casablanca, les Marocains tiennent le choc (1-1). Au retour, à Madrid, ils tutoient les Espagnols avant de céder (3-2). C’est la fin du rêve. Le message transmis à l’Afrique est sans équivoque. Il faudra faire beaucoup plus. Pour beaucoup moins.
L’injustice de trop
En prélude à la Coupe du monde 1966, l’injustice est à son comble. La FIFA attribue dix places à l’Europe, quatre à l’Amérique du Sud et une à l’Amérique du Nord et centrale. L’Afrique, l’Asie et l’Océanie doivent se contenter de la dernière place. Trois continents qui représentent à l’époque près de la moitié des fédérations affiliées à la FIFA ! Les règles en vigueur qui changent à chaque édition commandent que les équipes africaines s’affrontent entre elles jusqu’à la dernière. Celle-ci doit ensuite croiser le fer avec le vainqueur de la zone Asie-Océanie. Cette fois, ç’en est de trop. La coupe est pleine.
Pour un sport qui revendique son caractère universel, l’inégalité saute aux yeux. Les dirigeants africains refusent d’avaler la couleuvre. Parmi eux, beaucoup voient dans cette inégalité criarde, le prolongement d’un ordre mondial encore marqué par les logiques et hiérarchies héritées de l’époque coloniale. A leur suite, des historiens parleront de discrimination institutionnelle, de racisme structurel…
La fronde s’organise
Deux hommes prennent la tête de la fronde. L’Éthiopien Yidnekatchew Tessema et le Ghanéen Ohene Djan. Le premier est cofondateur de la CAF. Le second est le directeur du sport ghanéen nommé par le président Kwame Nkrumah, chantre du panafricanisme.
Les deux hommes élaborent un argumentaire solide. Ils soulignent les progrès du football africain, dénoncent les coûts exorbitants des barrages intercontinentaux. Enfin, ils réclament une place directement qualificative pour l’Afrique.
Le secrétaire général de l’instance mondiale, l’Allemand Helmut Käser reconnaît la pertinence de leurs arguments. Il refuse cependant de revenir sur une décision déjà actée. La FIFA joue sa crédibilité.
Son président, l’Anglais Stanley Rous, un ancien arbitre incarne aux yeux des Africains, un football mondial encore largement gouverné depuis les capitales occidentales. L’affrontement est irréversible.
La Tunisie est la première à annoncer officiellement son retrait des éliminatoires. Quatorze autres fédérations suivront. C’est l’une des rares fois où l’Afrique parle d’une seule voix. Tessema résume l’esprit de la contestation en une phrase devenue célèbre : « Nous ne demandons pas cela en mendiants. »
Le Mondial 1966 se dispute sans l’Afrique. Une absence qui aura des répercussions sur le tard.
La FIFA cède
Pour l’édition 1970 au Mexique, les instances dirigeantes de la FIFA cèdent. L’Afrique aura enfin une place directement qualificative. Sans barrage intercontinental. Premier bénéficiaire, le Maroc. Le plafond de verre est brisé. L’histoire s’accélère. Le Zaïre participe au Mondial 1974 où elle fait pâle figure. La Tunisie offre à l’Afrique sa première victoire en Coupe du monde en 1978 face au Mexique (3-1) à Rosario. Le Maroc sort des poules, atteint les huitièmes de finale en 1986. Battu par la République fédérale d’Allemagne (1-0) sur un but de Lothar Matthäus à la 88e minute. Le Cameroun de Roger Milla provoque un séisme d’amplitude mondiale en surprenant l’Argentine de Diego Maradona lors du match d’ouverture du Mondial 1990 (1-0). But de François Omam-Biyik. Les Lions indomptables s’inclinent en Quart de finale face à l’Angleterre (3-2). Pendant les prolongations. Le Sénégal renverse la France de Zinedine Zidane (blessé et ménagé), championne du monde 1998. Le Ghana voit son rêve de demi-finale s’envoler lorsque le penalty d’Asamoah Gyan s’écrase sur la barre à la dernière minute de la prolongation face à l’Uruguay, en 2010.
Puis revient le Maroc en 2022. Les Lions de l’Atlas atteignent les demi-finales d’une Coupe du monde. La première nation africaine à relever le défi. L’impossible devient réalité.
La présence de dix nations africaines à la Coupe du monde n’est pas un cadeau. C’est l’aboutissement d’un combat. Le fruit d’une révolte empreinte de dignité. L’héritage d’hommes qui ont osé dire non à un système. Du fond de leurs tombes, Tessema et Djan peuvent être fiers du travail accompli. Contempler ce que leurs adversaires rechignaient à leur concéder.
Soixante ans après Wembley, la question n’est plus de savoir si l’Afrique mérite sa place dans le tournoi. Bien au contraire. La question est, peut-elle enfin soulever le trophée ?

