
Côte d’Ivoire – délivrance des titres de transport : autopsie d’une réforme qui ne marche pas.
En Côte d’Ivoire, obtenir les titres de transport dans des délais raisonnables, malgré les réformes initiées, relève désormais d’un parcours du combattant. Entre lenteurs administratives, pannes techniques récurrentes et désorganisation persistante, le Guichet unique automobile, pourtant pensé pour simplifier les démarches, renvoie aujourd’hui l’image d’un système à bout de souffle.
Le processus d’immatriculation mobilise pourtant une multitude d’acteurs publics et privés : le Guichet unique automobile, la Direction générale des transports terrestres et de la circulation (DGTTC), les Centres de gestion intégrée (CGI), les centres de contrôle technique comme, la Police nationale, mais aussi les concessionnaires, importateurs et établissements bancaires. Sur le papier, cette organisation devait fluidifier et sécuriser les procédures. Dans la réalité, cette multiplication d’intervenants semble surtout rallonger les délais et diluer les responsabilités.
Délais théoriques
Officiellement, les délais annoncés sont relativement courts : entre deux et sept jours pour une immatriculation standard, et de 24 à 72 heures pour un véhicule neuf ou une procédure accélérée. Des objectifs régulièrement mis en avant dans les réformes administratives. Mais sur le terrain, les témoignages recueillis par www.leau.net décrivent une tout autre réalité. « Depuis décembre 2025 jusqu’à aujourd’hui, je n’ai toujours pas ma carte grise », confie un usager rencontré à proximité de la SICTA d’Angré-Djorobité.
Même exaspération chez les professionnels du secteur. Cissé S., transitaire, raconte son quotidien :« Je viens tôt le matin au CGI de Treichville. On me dit toujours : “c’est en cours de traitement”, mais depuis des mois, rien ne bouge. C’est très difficile pour nous »
À Korhogo, lors d’une rencontre en avril 2026 entre conducteurs, commerçants et forces de l’ordre, un vendeur de motos a également dénoncé les failles du système : « Depuis 2023, il n’y a pas de machine pour fabriquer les plaques ici. Les clients paient, mais repartent sans rien. Certains attendent leur carte grise depuis plus d’un an. Et les frais s’accumulent : on vous envoie de bureau en bureau, 3 000 FCFA ici, 5 000 FCFA là… Au final, on peut dépenser jusqu’à 70 000 FCFA sans obtenir les documents »
Circuit
Pour comprendre ces blocages, il faut suivre le parcours réel d’une demande de carte grise jusqu’à l’immatriculation effective du véhicule.
Tout commence au Centre de gestion intégrée (CGI), où l’usager dépose son dossier et s’acquitte des différents frais. À ce stade, la procédure paraît relativement fluide. Mais très vite, les premières difficultés surgissent : absence de suivi clair, manque d’informations et incertitude totale sur l’évolution du dossier. Les documents sont ensuite transmis au système central géré techniquement par Quipux Afrique, chargé du traitement informatique des données, de l’attribution des numéros d’immatriculation et de la préparation des documents.
Aveux
Une source proche de la structure détaille les coûts supportés par les usagers :« Lorsqu’il s’agit d’une mutation, l’usager peut payer entre 25 100 FCFA et 30 100 FCFA selon la puissance du véhicule. Il reçoit ensuite une fiche à légaliser à la police et à la mairie, pour laquelle il débourse encore entre 12 000 et 18 000 FCFA. Pour une mobylette, la fiche coûte 6 000 FCFA. Et pour changer une grosse carte grise, il faut encore payer 10 000 FCFA ». Cette même source reconnaît, à demi-mot, que c’est précisément à cette étape que le système se grippe le plus souvent.
Pénurie
Même après validation des dossiers, une autre difficulté apparaît : l’impression des documents. Celle-ci dépend d’équipements techniques spécifiques et de consommables sécurisés. La moindre rupture de stock entraîne alors un ralentissement général. Afin d’obtenir des explications, la rédaction de Letau a tenté, les 5 et 6 mai 2026, de joindre la direction de la communication de Quipux Afrique, sans succès. Ce n’est finalement qu’aux environs de minuit, le jeudi 7 mai 2026, qu’un communiqué transmis par une source proche du ministère des Transports et des affaires maritimes est venu apporter une réaction officielle.
Réaction
Dans ce document, la Direction générale de Quipux Afrique reconnaît « une rupture temporaire de stock de supports nécessaires à l’impression de certains documents de transport », évoquant des tensions internationales sur la chaîne d’approvisionnement de composantes électroniques utilisées dans la production des documents sécurisés. L’entreprise assure toutefois avoir pris des « mesures de rationalisation et de sécurisation des stocks » afin de limiter l’impact de cette situation et garantir la continuité du service sur l’ensemble du territoire.
Problème récurrent
Ces explications n’ont pas suffi à calmer la colère des acteurs du secteur. Un responsable de syndicat approché à cet effet par la rédaction, dénonce une crise répétitive : « Chaque année, à la même période, nous sommes confrontés au même problème. Il existe un réel dysfonctionnement au niveau de l’édition des cartes grises. Une fois les données transmises à Quipux, la production ne suit pas. Depuis plusieurs semaines, les cartes ne sont plus éditées correctement ».
Il pointe également du doigt des incohérences tarifaires :« Depuis 2024, nous payons entre 12 250 et 18 250 FCFA à Quipux pour la carte grise. Mais nous payons aussi le Guichet unique pour le même document. Pour nous, c’est un double paiement injustifié », a-t-il décrié.
Au-delà des difficultés techniques, ces dysfonctionnements alimentent surtout un profond sentiment de frustration chez les usagers, confrontés à des dépenses supplémentaires, des délais interminables et une absence de visibilité sur leurs dossiers.
Pendant ce temps, certains automobilistes circulent encore avec des reçus froissés vieux de plusieurs mois, en espérant que leur carte grise arrive avant… la prochaine visite technique. A l’évidence, les véhicules roulent parfois plus vite que l’administration qui les immatriculent.
