
Côte d’Ivoire – insertion professionnelle : On recrute les jeunes diplômés au prix bord champ
Pour les jeunes diplômés en situation de primo-emploi, l’insertion professionnelle s’apparente parfois à la croix et à la bannière. Corvéables à merci, ils sont soumis à une exploitation sans nom, à la limite de l’esclavage, par des employeurs en conflit avec le droit du travail et les lois sociales.
L’insertion professionnelle n’est pas chose aisée pour de nombreux jeunes diplômés dépourvus d’un solide carnet d’adresses ou d’un nom qui ouvre les portes. Une situation dont profitent des employeurs pour qui le respect du droit du travail et des lois sociales n’est pas la tasse de thé. Soumettant ces primo-demandeurs d’emploi à des conditions d’exploitation à la limite de l’esclavage, au motif qu’ils leur rendent service en leur offrant l’opportunité d’acquérir une première expérience.
Généralement recrutés au prix bord champ, ils bénéficient d’une prime de transport en guise de salaire. Parfois présentée comme un acte de générosité du patron pour leur permettre de se déplacer. Rien que ça !
Non-respect des primes
Contre mauvaise fortune, beaucoup de ces jeunes acceptent cette offre indécente, pensant acquérir une expérience professionnelle. Mais, en pratique, la réalité se révèle bien souvent différente.
Dans le cadre des stages, par exemple, malgré les montants fixés par l’Agence Emploi Jeunes, des employeurs appliquent souvent des retenues arbitraires. À Bouaké, un jeune raconte : « On nous avait annoncé 45 000 FCFA via le programme Emploi Jeunes. Mais le directeur général de l’entreprise a prélevé 10 000 FCFA ; nous n’avons reçu que 35 000 FCFA. Ce n’est pas normal ! »
Issue d’une école de journalisme, Aude, qui travaillait dans une agence de communication, confie : « Le chef m’avait promis 75 000 FCFA, mais il payait au compte-gouttes et reste me devoir encore 35 000 FCFA ». Après l’obtention de son BTS en BTP et un stage au BNETD, D.K. espérait décrocher une première embauche bien rémunérée. Recrutée par un entrepreneur avec ses copines, ce dernier leur a proposé 45 000 FCFA comme prime de transport. « On ne recevait qu’entre 2 000 et 5 000 FCFA par jour. Soi-disant pour nous encourager », relate-t-elle. « Par la suite, il n’a pas tenu ses engagements. Les paiements ont cessé et on nous a fait croire que l’entreprise était en difficulté financière », ajoute-t-elle.
Conditions de travail difficiles
Au-delà des primes de transport réduites, certains jeunes diplômés dénoncent des conditions de travail pénibles : travail de nuit, longues heures et pression constante, pour des compensations parfois dérisoires. Ange D. témoigne : « J’ai effectué mon stage dans une entreprise à Treichville. Là-bas, nous étions traités comme des esclaves. Nous travaillions de jour comme de nuit. Mais on nous donnait 5 000 FCFA comme prime de travail de nuit, alors que ce n’était pas le tarif normal. Et nous ne recevions presque jamais nos primes ».
Même son de cloche chez un autre jeune à Bouaké : « J’ai effectué mon stage dans une entreprise où le patron divisait nos primes par deux. Pour les missions de l’entreprise, nous étions obligés de payer nous-mêmes notre transport. Même nos outils de travail, nous les achetions avec notre propre argent pour travailler pour l’entreprise », affirme-t-il.
« Nous ne pouvons pas tous les payer »
Certains responsables d’entreprise ont accepté de livrer leur part de vérité. Entre difficultés de trésorerie et volonté de rendre service, ils évoquent l’absence de rentabilité financière de leurs entreprises, qui sont parfois des PME. « Nous pouvons recevoir plus de 30 stagiaires en un an, issus de l’Emploi Jeunes, des grandes écoles et des universités. Mais nous ne pouvons pas tous les payer. C’est pour nous une chance quand ceux de l’Emploi Jeunes reçoivent une prime », fait savoir l’un d’entre eux.
Joint au téléphone, le 02 mars, le service commercial de l’Agence Emploi Jeunes est d’abord revenu sur la procédure de recrutement. Ce sont d’abord les demandeurs qui fournissent les dossiers. Au préalable, ils doivent s’inscrire sur le site https://agenceemploijeunes.ci/site/ puis déposer leur dossier, accompagné d’un numéro de compte Trésor Money, en cas de validation, pour le paiement.
À propos des primes non perçues ou fractionnées, les stagiaires lésés peuvent les signaler aux numéros suivants : (+225) 27 20 21 50 53 / (+225) 27 20 21 25 90, pour des contrôles de l’Inspection du travail.
Depuis le 19 février 2026, le ministre Mamadou Touré a annoncé une revalorisation significative des primes de stage. Elles passent désormais, pour celles relatives à la qualification, de 45 000 à 75 000 FCFA (niveau SMIG). En ce qui concerne les primes de validation de diplômes, elles passent de 15 000 à 25 000 FCFA par mois. Cette mesure vise à soutenir le pouvoir d’achat des jeunes et s’étend également aux programmes THIMO.
Dans ce marché de l’emploi, le jeune diplômé n’arrive pas avec un CV mais un panier. Et pendant qu’on lui vend l’expérience au kilo, il découvre que, chez certains employeurs, le droit du travail est un produit de luxe…
