L'Editorial

Ce pays si doux…

Peut-être avons-nous simplement poursuivi l’innovation jusqu’à engendrer l’État de droit à l’ivoirienne, la justice à l’ivoirienne, la bonne gouvernance à l’ivoirienne, le mérite et l’excellence à l’ivoirienne.

On a le chic, et une large majorité en est convaincue, pour répéter que ce pays est béni de Dieu. Qu’il a un destin singulier qui le rend exceptionnel. Que la Côte d’Ivoire est le pays le plus doux au monde. Voilà l’argutie serinée par ceux qui y croient. Parfois avec tant d’insistance qu’on finirait presque par croire en cet évangile des temps nouveaux. Admettons donc cette certitude.

Quelle importance accorder, dès lors, à certaines délicatesses observées dans la gouvernance publique et qui déclenchent régulièrement de grandes vagues d’émotion ? Peut-on apprécier un mets et, dans le même temps, se plaindre de certains des ingrédients qui le rendent succulent ?

L’arbitraire, les conflits fonciers et intercommunautaires à répétition, les interpellations musclées hors de tout cadre légal connu de l’opinion, le rattrapage ethnique assumé, la commercialisation des concours de la Fonction publique incrustée dans l’imaginaire collectif, le parrainage dans l’accès aux faveurs de la République, le sentiment d’une justice à deux vitesses, le sentiment d’impunité diffus, la corruption, les détournements à répétition dont les médias se font régulièrement l’écho ne participent-ils pas, eux aussi, à la singularité de notre communauté de destin ? À cette saveur particulière dont nous nous enorgueillissons à tout-va et sommes si fiers ?

Pourquoi feindre des émotions dont la durée de vie est parfois plus courte que celle d’un éphémère, lorsque le sort fait de nous, ou de l’un de nos proches, les heureux élus de ces douceurs appreciées par notre palais ?

La démocratie, telle que nous la subissons sous le soleil de la croissance à deux chiffres, n’épouse-t-elle pas les contours de nos attentes ?

À titre de rappel pour les plus jeunes, c’est bien dans ce pays à la pointe de l’innovation continue qu’est né le concept de “démocratie à l’ivoirienne”. Peut-être avons-nous simplement poursuivi l’innovation jusqu’à engendrer l’État de droit à l’ivoirienne, la justice à l’ivoirienne, la bonne gouvernance à l’ivoirienne, le mérite et l’excellence à l’ivoirienne. Une contribution toute aussi mémorable qu’originale au patrimoine politique universel.

Apprécions donc à sa juste valeur les bienfaits de notre modèle de société. Dégustons goulûment les merveilles de ce pays si doux et arrêtons enfin de faire ch…

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