Economie

Filière cacao – Alliance Côte d’Ivoire-Ghana : neuf ans après, quel bilan ?

Près de neuf ans après la signature du protocole d’accord de coopération entre la Côte d’Ivoire et le Ghana dans le secteur du cacao, l’heure est au bilan. Conçu comme un instrument de coordination entre les deux premiers producteurs mondiaux, l’accord visait notamment à renforcer leur capacité d’influence sur le marché international et à améliorer les revenus des producteurs. Zoom sur les acquis d’une alliance stratégique.

Dans l’économie du cacao, la Côte d’Ivoire et le Ghana ressemblent à des géants aux pieds d’argile. Ensemble, les deux pays produisent environ 60 % de la production mondiale et alimentent une industrie chocolatière évaluée à 180 milliards de dollars en 2026. Pourtant, ils n’ont aucune influence décisive sur la fixation des prix à Londres ou à New York. C’est pour remédier à cette anomalie qu’en 2018, Abidjan et Accra ont convenu d’une alliance stratégique. Les objectifs de ce rapprochement étaient les suivants : harmoniser certaines politiques de commercialisation, défendre des intérêts communs au sein de la chaîne de valeur mondiale du cacao, mettre en œuvre une politique coordonnée d’annonce des prix aux producteurs, lutter contre la maladie du Swollen Shoot et la contrebande transfrontalière, renforcer le bien-être des producteurs, parler d’une même voix sur les marchés internationaux. À tout le moins, avoir une position commune coordonnée.

La mise en œuvre de cet accord a été confiée au Conseil du Café-Cacao (CCC) en Côte d’Ivoire et au Ghana Cocoa Board (COCOBOD).

À l’heure du bilan, que retenir ? L’alliance n’est pas un échec. Mais elle n’a pas non plus tenu toutes ses promesses. Elle est certes parvenue à arracher une prime. Pour l’influence, il faudra sans doute repasser.

Victoire politique

Son principal acquis tient en trois mots : Différentiel de revenu décent, DRD. Le mécanisme repose sur une prime de 400 dollars par tonne, exigée des acheteurs sur les fèves en provenance de Côte d’Ivoire et du Ghana. Sur le plan politique, c’est une victoire. Les deux premiers producteurs mondiaux ont réussi à imposer à l’industrie chocolatière la question du revenu des planteurs.

Combien le producteur ivoirien ou ghanéen a-t-il réellement gagné grâce au DRD ?

La réponse est contenue dans les mécanismes de fixation des prix mis en place par le CCC et le COCOBOD. En Côte d’Ivoire, l’État garantit aux producteurs une part du prix CAF, autour de 60 %, à laquelle s’ajoute la prime de 400 dollars du DRD. Le Ghana applique une logique comparable. La campagne étant divisée en deux temps, la campagne principale et la campagne intermédiaire, les États annoncent les prix aux producteurs en intégrant cette prime dans leur dispositif.

Cela ne suffit cependant pas à bouleverser la structure du marché. Les prix de référence continuent de se former sur les marchés à terme de Londres et de New York. Les industriels, négociants et transformateurs continuent de garder la main.

Le fameux DRD est-il pleinement appliqué ou contourné par les acheteurs ? Dans le mécanisme officiel, il est appliqué dans son entièreté.  Toutefois, il peut arriver que certains acheteurs ne respectent pas le prix bord champ. Ce qui relève  de la mauvaise foi commerciale, non d’une politique assumée. Ces pratiques sont punies par les différentes lois qui encadrent la filière.

Dès 2022, le Conseil du Café-Cacao et le COCOBOD ont dénoncé les tentatives de certains acteurs visant à réduire les différentiels d’origine. En clair : payer le DRD d’un côté, rogner ailleurs les composantes du prix. Reprendre de la main droite ce qu’on a donné de la main gauche.

En dehors du Différentiel de revenu décent, l’Alliance Côte d’Ivoire-Ghana n’a pas véritablement réussi à imposer une autre avancée aussi forte. C’est là toute l’ambiguïté de son bilan. Elle a produit un acquis politique réel, mais elle peine encore à transformer cet acquis en pouvoir durable sur le marché.

Autre fragilité

L’autre fragilité de l’alliance est visible à la frontière ivoiro-ghanéenne. Elle porte un nom : la contrebande. Les prix bord champ n’ont pas vraiment convergé. Il arrive que de petits écarts apparaissent de part et d’autre de la frontière sans produire de grands effets. Aujourd’hui, avec un différentiel qui avoisine parfois 800 francs CFA par kilogramme, les tensions sociales se ravivent et les circuits de contrebande retrouvent de l’intérêt. Lorsque les prix divergent entre les deux pays, les stocks suivent l’appât du gain.

En 2026, le COCOBOD a accusé certains acheteurs agréés d’utiliser des fonds publics pour acheter du cacao ivoirien introduit illégalement au Ghana. Le constat est net : il suffit qu’un pays offre un prix plus attractif pour que l’alliance soit mise à rude épreuve.

La contrebande avait pourtant beaucoup diminué ces dernières années. Les conditions sécuritaires à la frontière entre les deux pays, combinées à des écarts de prix moins attractifs, rendaient l’opération moins rentable pour les contrebandiers. Mais elle a repris de plus belle depuis que le Ghana a décidé de fixer le prix bord champ à 2 000 francs CFA le kilogramme et de maintenir ce niveau jusqu’à la fin de la campagne intermédiaire.

Le producteur n’a que faire des convenances diplomatiques. Il obéit à la logique économique. Comme un homme qui doit nourrir sa famille, payer ses factures, assurer les frais d’écolage de ses enfants. Préparer la prochaine campagne.

De nombreux observateurs ne cessent dès lors de s’interroger : pourquoi deux pays qui pèsent environ 60 % de la production mondiale ne décident-ils pas du prix mondial ?

Réponse, le marché leur échappe. Un mot résume cette faiblesse. Absence. L’absence d’Abidjan et d’Accra sur le marché international où se fixent les prix de référence. Pour peser réellement, il faut maîtriser le stockage, le financement, la transformation, l’information de marché, l’accès aux places financières et la discipline collective. Abidjan et Accra disposent d’une partie de ces leviers. Pas de tous !

Leur alliance profite le plus aux industriels. Le fossé, lui, continue de se creuser entre les gains des producteurs et ceux de l’industrie chocolatière.  L’industrie chocolatière pèse plus de 150 milliards de dollars, avec des projections encore favorables dans le futur proche. Quant aux producteurs, ils ne bénéficient que d’une fraction marginale de cette valeur, souvent estimée entre 1 et 2 %. Certains experts évoquent 3 %. L’Alliance a eu du mal à réduire cet écart.

Transformer ou subir

La problématique de la transformation se pose donc avec acuité. Il faut transformer davantage, au lieu de se contenter d’exporter massivement des fèves brutes. Cela exige localement de l’énergie fiable. Commission transmise à la Compagnie ivoirienne d’électricité. Des financements à long terme. Des infrastructures solides et une stratégie commerciale. Un chantier qui prend des airs des douze travaux d’Hercule pour notre pays qui ne s’est pas encore doter d’une université dédiée aux métiers du cacao.

À ces défis s’ajoutent la volatilité des prix, le swollen shoot, le changement climatique, l’orpaillage illégal et les exigences de traçabilité liées à la déforestation. Pour espérer de meilleurs prix, le cacao africain doit être mieux tracé, plus résilient, davantage transformé et plus équitable.

Défis

Le sommet d’Abidjan de juin 2026 a eu le mérite de remettre les grands mots au centre : revenu décent, harmonisation, transformation, traçabilité, élargissement. C’est bien. Mais ce ne sera pas suffisant. Le vrai enjeu désormais porte un nom : souveraineté cacaoyère. Non pas comme slogan de sommet, mais comme capacité réelle à influencer le marché. Au lieu de demeurer des fournisseurs captifs.

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