Ça vient vers nous.
Si pour un boubou, des papiers, une carte d’identité, une nationalité contestée, des hommes ont été capables de prendre des armes, fomenter une rébellion, tuer leurs semblables par milliers ; n’osons pas imaginer ce qu’ils seraient capables de faire pour préserver leurs terres. La bombe foncière nous pend au nez.
À Kouto, dans le département de Boundiali, environ 700 kilomètres d’Abidjan, le sang a coulé le dimanche 21 juin. On dénombre 18 blessés, dont un cas grave. Des engins ont été démolis à la suite d’un conflit foncier entre les populations de Samogossoba et celles de Kouto dans un pays dont la terre est tellement fertile qu’elle produit des litiges fonciers en abondance. Un de plus.
Progressivement, le foncier se transforme en matrice de violence collective. Hier, c’était la crise identitaire. Les querelles de nationalité.
Que nul ne s’y méprenne. Terre et identité sont les deux faces d’une même pièce. Ici, comme partout ailleurs, la terre est porteuse de sens. Elle véhicule une identité, contient une mémoire. Au-delà de sa valeur marchande, c’est le fruit d’un héritage trans-générationnel. Dans certaines communautés, elle porte les morts, les lignages, les alliances, les sacrifices. C’est le témoin muet des humiliations et des revers subis. Des victoires engrangées, des bonheurs partagés. La promesse de ces lendemains qui chantent. La terre est sacrée.
Occulter les enjeux confligènes qui découlent de sa gouvernance peut conduire à ce que l’écrivain Amin Maalouf a justement décrit comme Les identités meurtrières. Trente ans plus tard, le concept trouve un champ d’application redoutable en Côte d’Ivoire.
Le sociologue le sait. L’accaparement des terres, les dépossessions, spoliations par faux et usage de faux ne sont ni plus, ni moins que des formes d’exclusion. Dans notre imaginaire collectif, chacun sait ce que cela signifie.
Si pour un boubou, des papiers, une carte d’identité, une nationalité contestée, des hommes ont été capables de prendre des armes, fomenter une rébellion, tuer leurs semblables par milliers ; n’osons pas imaginer ce qu’ils seraient capables de faire pour préserver leurs terres. La bombe foncière nous pend au nez.
Notre pays a développé, au fil des années, une ingénierie inquiétante et peu valorisante des accaparements, des doubles ventes, des faux papiers, des certificats contestés et des complicités administratives silencieuses.
Des propriétaires terriens et ayants droit, dépourvus de tout scrupule et sans morale, vendent plusieurs fois les mêmes parcelles. Des chefs coutumiers authentifient des documents qu’eux ou leurs successeurs n’hésiteront pas à contester demain. L’administration foncière manie bien souvent le faux comme outil ordinaire. Des préfets et sous-préfets, étrangers à leurs territoires d’affectation, repartent de là ; la plupart du temps, en puissants propriétaires terriens. Des magistrats dont la balance penche, aux yeux de l’opinion, vers le plus offrant, le mieux disant. Tout en bas, le citoyen ordinaire, complice du système jusqu’à ce qu’il devienne victime et se mette à crier au loup.
A la tête de la Haute autorité pour la bonne gouvernance (HABG), Zoro Bi Ballo ferait œuvre utile en s’intéressant aussi à ces réseaux de prise d’intérêts illégaux qui prospèrent sous son nez. C’est à cela, précisément, que devrait servir sa structure.
Chaque acteur à son niveau de responsabilité œuvre à alimenter le bûcher qui servira à l’embrasement général. Cette fois, nul ne pourra se dédouaner ou affirmer qu’il ne savait pas.
Kouto n’est pas un épiphénomène isolé. C’est un avertissement. Une étincelle parmi d’autres, dans un pays assis sur une poudrière… foncière.
Ça vient vers nous.

