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🟢Port autonome d’Abidjan : Une cargaison de riz rejetée par 3 pays mais déchargée en Côte d’Ivoire

9 mars 2019, le cargo Ocean Princess accoste au Port autonome d’Abidjan. A son bord, 18 105 tonnes de riz birman déjà rejetées dans plusieurs ports de la sous-région. Quelques jours plus tard, toute la cargaison, capable de couvrir pendant un an, la consommation d’une ville comme San Pedro, est déchargée et entreposée au port. Comment une cargaison indésirable dans la sous-région a-t-il pu être admis en Côte d’Ivoire ? Après plusieurs années d’enquête et l’exploitation de nombreux documents, www.letau.net reconstitue les différentes étapes qui ont conduit au débarquement de ces 18 105 tonnes de riz.

Quelques mois plus tôt, en septembre 2018, le Ocean Princess quitte le port de Yangon, au Myanmar. 22 000 tonnes de riz birman certifiées par Bureau Veritas se trouvent dans ses cales.

Le navire fait ensuite escale en Inde afin de compléter son chargement avec 14 000 tonnes de riz indien. Il met ensuite le cap sur Conakry, en Guinée, où la société Huilerie de Guinée doit réceptionner les 36 000 tonnes de riz. Le 18 novembre 2018, le cargo accoste au port de Conakry et les opérations de déchargement débutent. Elles n’iront pas à leur terme.

Les analyses réalisées par les services du ministère guinéen du Commerce concluent à la conformité du riz indien, mais mettent en évidence « des anomalies liées au poids et à la qualité pour le riz birman ». Au vu de ces résultats, Boubacar Barry, alors ministre du Commerce, autorise uniquement le déchargement du riz indien et décide du renvoi du riz birman au fournisseur.Avant cette décision, 3 895 tonnes de riz indien avaient déjà été déchargées et commercialisées sur le marché guinéen.Le navire reprend alors la mer avec les 18 105 tonnes de riz birman restantes et met le cap sur le port de Lomé.

Écouler à tout prix le riz birman

Le 6 janvier 2019, le navire jette l’ancre au port de Lomé. Olam International Limited (OIL), société exportatrice, cherche un débouché pour le reliquat de la cargaison initialement destiné à Huilerie de Guinée. L’objectif est de vendre ce stock au Togo, au Burkina Faso ou au Niger. OIL informe les autorités burkinabè de la pr&ésence du riz au port de Lomé.

À la demande du ministre togolais chargé de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche, des analyses sont confiées aux laboratoires de l’Institut togolais de recherche agronomique (ITRA) et de l’Institut national d’hygiène (INH). Les résultats concluent que « l’échantillon de riz brisure 25 % « CIAO » est de qualités physico-chimique et microbiologique satisfaisantes ». Cependant, Afua Nyaku, la directrice des laboratoires de l’ITRA, ajoute un détail alarmant. « Considérant que les prélèvements d’échantillons du riz du fond des cales se sont révélés impossibles, un certificat de salubrité ne peut être délivré à toute la cargaison. »

Faute de pouvoir certifier l’ensemble du chargement, les autorités togolaises demandent au navire de quitter le port avec sa cargaison. Du côté du Burkina Faso, sur la base des informations reçues de leurs homologues, les autorités s’opposent également à l’entrée du riz birman sur leur territoire.

Abidjan, nouvelle destination

Après avoir quitté les ports de Conakry et de Lomé, le Ocean Princess poursuit sa route vers le Port autonome d’Abidjan, sa nouvelle destination, après une escale au port de Tema, au Ghana.

Le 9 mars 2019, le navire accoste à Abidjan. Le 11 mars, alors que les opérations de déchargement sont en cours au quai 16, Souleymane Diarrassouba, alors ministre du Commerce, de l’Industrie et de la Promotion des PME, est alerté par un responsable d’une association de consommateurs sur la qualité du riz. À son tour, le ministre instruit Koizan Kablan Aimé, directeur général du Commerce intérieur, de saisir Compaoré Sosthène, responsable de SGS Côte d’Ivoire, afin qu’une inspection de la cargaison soit réalisée.

Dans un courriel adressé le même jour, ce dernier écrit : « Monsieur, il a été appelé notre attention sur la qualité du riz du navire M/V OCEAN PRINCESS en cours de déchargement au PAA. (Voir BLs et certificats phyto). Afin de nous assurer de la bonne qualité dudit riz, je vous prie de procéder à son inspection et de certifier sa conformité conformément aux normes requises en la matière. »

Malgré cette alerte et cette demande officielle d’inspection, les opérations d’acconage se poursuivent jusqu’au 18 mars. À l’issue de ces opérations, les 18 105 tonnes de riz sont entièrement déchargées et stockées dans un entrepôt du Port autonome d’Abidjan.

Signature d’un contrat de vente

Officiellement, l’arrivée du riz birman en Côte d’Ivoire fait suite à un accord conclu entre Munish Gupta, directeur du département riz d’Olam International Limited pour l’Afrique de l’Ouest, et Khater Ramy, directeur général d’Alimentation Toumodi Sarl.

Selon les informations recueillies par www.letau.net, Munish Gupta, basé au Ghana, effectue un déplacement à Abidjan au début du mois de mars 2019. Au cours de son séjour, il rencontre Abi Aad Emile, directeur général adjoint du groupe Carré d’Or, afin de lui proposer l’acquisition du stock. Ce dernier décline l’offre, expliquant que le groupe dispose déjà d’un important stock de riz dans ses entrepôts. Il oriente toutefois Munish Gupta vers un autre opérateur économique susceptible d’acquérir la cargaison. Le dirigeant du groupe Carré d’Or met alors en relation Munish Gupta et Khater Ramy. Le 6 mars 2019, un contrat de vente portant sur les 18 105 tonnes de riz birman est signé entre Olam International Limited, le vendeur, et Alimentation Toumodi, l’acheteur.

Le prix convenu entre les deux parties, tel qu’il figure sur la facture commerciale, est fixé à 5 793 600 dollars américains, soit 3 349 425 000 francs CFA. (Voir la facture) : https://drive.google.com/file/d/1WefLBOsAAZiBqTXg3U4ogkPxzDhr38V5/view?usp=sharing. Mais ce prix correspond-il à la valeur marchande réelle du riz ? La procédure suivie respecte-t-elle les règles applicables à l’importation d’un tel stock sur le territoire ivoirien ?

Le rôle d’Abi Aad Emile

À la suite du refus des autorités guinéennes de laisser débarquer la cargaison de riz et après les difficultés rencontrées à Lomé, Olam International Limited se retrouve avec un stock de 18 105 tonnes dont la commercialisation devient particulièrement complexe. C’est dans ce contexte qu’intervient Abi Aad Emile. Les documents consultés par www.letau.net indiquent qu’il a un rôle majeur dans la recherche d’un acquéreur en Côte d’Ivoire.

Alimentation Toumodi, une société écran ?

Constituée le 28 janvier 2019, soit un peu plus d’un mois avant l’arrivée du Ocean Princess à Abidjan, Alimentation Toumodi est dirigée par Khater Ramy. Ses actionnaires sont Abi Aad Dany, détenteur de 38 % des parts sociales, Khater Ramy, également détenteur de 38 %, et Agriculture Ivoirienne SA, qui possède les 24 % restants. (Voir la DFE) : https://drive.google.com/file/d/11r8zJ9SYTmFH0mEcGaltYj5s8jWogodw/view?usp=sharing.

Les documents consultés par www.letau.net pointent  également Abi Aad Emile comme le bénéficiaire des parts officiellement détenues par Abi Aad Dany. C’est ce que révèle une convention notariée intitulée « Convention de portage à titre gratuit de parts sociales », rédigée par Me Kouassi Loukou Bertin. Au point 4, consacré au portage des actions, il est indiqué que le DONNEUR D’ORDRE, Abi Aad Emile, « s’engage à acquérir gratuitement, à tout moment, la totalité de ses parts qu’il a fait porter par Monsieur ABI AAD Dany ».

S’agissant du troisième actionnaire, Agriculture Ivoirienne SA, société anonyme au capital de 50 000 000 francs CFA, Abi Aad Emile y détient également 10 % des actions. Il représente et agit, par ailleurs, pour le compte de Nashville. Une société de droit panaméen détenant 30 % des actions. Parmi les autres actionnaires figure également Kawas Jamal Mekayel, gérant de Delta Drag Service, société impliquée dans plusieurs opérations de remblayage à Koumassi et à M’Pouto. ( https://www.facebook.com/share/v/18nYcwuuGZ/ ) Celui-ci possède 30 % des actions. (voir la DFE) : https://drive.google.com/file/d/1W0p3JuQIRrZFOh1BAgxeyvwoqnNAqemX/view?usp=sharing

Les documents consultés par www.letau.net prouvent également qu’Abi Aad Emile exerce une influence sur le fonctionnement de la société. Ainsi, les chèques d’Alimentation Toumodi sont signés par Sayegh Zhora, son épouse, alors que celle-ci n’occupe officiellement aucune fonction au sein de l’entreprise. (Fac-similé d’un chèque signé par Zhora) : https://drive.google.com/file/d/1xiEk2T2PxvfUoMZAA8m1sP4aVoeMYwHw/view?usp=sharing

« Pourquoi c’est sa femme, Sayegh Zhora, qui signe les chèques ? Elle n’a pas de poste. Mais au lieu de mettre lui-même sa signature, pour sécuriser l’argent, il préfère mettre sa femme chaque fois qu’il y a un chèque à signer pour le compte de la société Alimentation Toumodi et Agriculture Ivoirienne. » Confie Khater Ramy.

La convention de portage, la composition de l’actionnariat et le fonctionnement des comptes de la société constituent autant d’éléments qui permettent de mieux comprendre l’organisation mise en place autour de l’importation des 18 105 tonnes de riz.

Derniers préparatifs avant l’arrivée du navire

Ayant désormais trouvé une société en Côte d’Ivoire pour réceptionner les 18 105 tonnes de riz birman, Munish Gupta s’active également du côté du Ghana, où se trouve alors le navire. Pour préparer l’opération, il s’appuie sur plusieurs personnes ressources. Il s’agit de Niamké Mossou Ignace, Kodjo Akota, Effi Bemoua Pacôme et Kanu Gupta.

Niamké Mossou Ignace, conseiller juridique Afrique de l’Ouest chargé des questions juridiques des filiales d’Olam International Limited en Côte d’Ivoire et au Sénégal, rédige, le 28 janvier 2019, deux documents importants. Le premier est un courrier intitulé « Demande d’autorisation de reconditionnement de riz », adressé à Souleymane Diarrassouba, alors ministre du Commerce, de l’Industrie et de la Promotion des PME. Ce document sera ensuite modifié, le 6 mars 2019, pour être présenté comme émanant de Khater Ramy, gérant d’Alimentation Toumodi.

Le même jour, Niamké Mossou Ignace rédige un second document ayant pour objet « Demande d’émission des documents d’expédition de la cargaison de riz birman à 25 % de bris au nom d’une société tierce ». Ce document est ensuite modifié, le 7 mars 2019, par Kodjo Akota, employé d’Olam Ghana.

Parallèlement, Kanu Gupta, directeur général d’Olam Ghana, Effi Bemoua Pacôme, responsable commercial régional du secteur du riz en vrac et Niamké Mossou Ignace participent à la rédaction du contrat de vente n° IVC/ABC/BUR/2019/1, conclu entre Olam International Limited, vendeur des 18 105 tonnes de riz birman, et Alimentation Toumodi.

Une fois finalisés, Munish Gupta transmet les documents, le 7 mars 2019, à Abi Aad Emile par courrier électronique. « Cher Emile, je te prie de bien vouloir me faire parvenir de toute urgence le document ci-joint signé. Cordialement », demande-t-il.

Au terme de cette étape, la Société Ivoirienne de Logistique et de Shipping (SILS), consignataire maritime désigné par l’affréteur du navire, ainsi que Mantra Ivoire, société de transit, sont chargées de gérer l’escale du Ocean Princess, les formalités administratives, les opérations de dédouanement et le suivi logistique de la cargaison.

Les documents consultés par www.letau.net permettent ainsi de retracer les principales étapes ayant précédé l’arrivée de cette cargaison en Côte d’Ivoire : son refus partiel en Guinée, l’absence de certification globale au Togo, la recherche d’un nouvel acquéreur, la signature du contrat de vente, la préparation des documents commerciaux et administratifs, puis son déchargement au Port autonome d’Abidjan.

Reste une question centrale. Comment une cargaison qui a suscité autant de réserves dans plusieurs pays de la sous-région a-t-elle pu être intégralement débarquée avant même que les autorités ivoiriennes n’aient achevé les vérifications demandées ?

 (A suivre).

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