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🔴Kabadougou – 229 bœufs volés : sur le terrain, la traçabilité promise par l’État traîne les pas

Parc à bovins dans le département d’Odienné. Crédit photo : Denis KOUMA

Entre 2024 et octobre 2026, 229 têtes de bétail ont été déclarées volées dans le Kabadougou, dans le nord de la Côte d’Ivoire, à environ 800 km d’Abidjan, pour un préjudice estimé à près de 229 millions de FCFA, selon l’Union régionale des coopératives des éleveurs. Face aux disparitions, les professionnels se mobilisent sur WhatsApp pour rechercher leurs animaux. Pourtant, c’est à Odienné que le gouvernement ivoirien a lancé, le 12 juillet 2024, un système national d’identification destiné notamment à prévenir les vols. Deux ans plus tard, entre nouvelles annonces ministérielles et attentes sur le terrain, la traçabilité traine les pas.

Au bout de la corde, il n’y a plus rien. Le piquet est toujours là. Mais le taureau de Dramane Doumbia a disparu. À N’Gbanhala, village situé à une dizaine de kilomètres d’Odienné, dans le nord-ouest de la Côte d’Ivoire, cet agriculteur se souvient de la nuit où il a perdu son animal. Après une journée de travaux champêtres, il l’avait attaché à son emplacement habituel avant de rentrer au village. Le lendemain matin, plus de taureau. Valeur estimée de l’animal : 550 000 FCFA. Un montant considérable pour cet agriculteur qui utilisait l’animal pour la culture attelée. « J’avais un gros taureau qui m’a été volé et, jusque-là, j’en ressens encore les conséquences », raconte-t-il.

La disparition de l’animal a profondément affecté la production agricole de sa famille. Faute de pouvoir travailler ses champs dans les mêmes conditions, Dramane Doumbia affirme ne pas avoir récolté suffisamment de riz et de maïs pendant l’année qui a suivi. « Heureusement, les voisins sont intervenus. Ils nous ont apporté de la nourriture. N’eût été leur aide, ma famille aurait connu une terrible disette », témoigne-t-il. Dans cette partie de la Côte d’Ivoire, dans l’extrême nord, à la frontière avec le Mali et la Guinée, le vol d’un bovin ne se résume pas à la perte d’une marchandise. Il peut priver une famille de son outil de travail, de ses revenus et parfois d’une partie de son alimentation.

WhatsApp à la rescousse

Mohamed Mouké, lui, a été confronté à la disparition de 39 bovins dans son troupeau, installé à Kani. Alors qu’il se trouvait à Boundiali, son bouvier l’a informé qu’une partie importante des animaux a disparu des enclos. Le constat effectué sur place confirme la disparition, selon son récit. Face à cette situation, les éleveurs ne restent pas les bras croisés. Ils mobilisent leurs groupes WhatsApp pour diffuser les photographies des animaux recherchés. « Comme nous disposons de plateformes et de groupes WhatsApp regroupant les éleveurs, nous avons des photos des troupeaux du parc en question. Nous avons commencé à les publier afin que les bonnes volontés puissent nous aider », explique Mohamed Mouké. L’initiative produit un premier résultat dès le lendemain. Un appel en provenance d’Odienné signale l’arrivée de quatre bovins à bord d’un tricycle au parc à bétail. Mohamed Mouké se rend sur place. Parmi les quatre animaux, il en reconnaît un comme appartenant à son troupeau. Une déclaration est alors faite à la gendarmerie d’Odienné. Dans son témoignage, l’éleveur met en cause des personnes dont les responsabilités éventuelles restent à établir dans le cadre de la procédure. L’épisode illustre le rôle pris par les groupes WhatsApp de l’Union des éleveurs. Photographier les animaux, diffuser les alertes, mobiliser les membres du réseau, signaler rapidement leur présence dans un marché. Les professionnels ont développé leur propre mécanisme de recherche. Une organisation qui peut porter ses fruits, mais qui ne remplace pas un système d’identification permettant de rattacher chaque bovin à son propriétaire.

Chargements à plusieurs millions

Au marché à bétail d’Odienné, les animaux sont regroupés avant leur transport vers différentes localités ivoiriennes. Bonisso Diabaté, coordonnateur des chargements, explique que les transactions représentent des montants importants. « Pour un chargement de bœufs, je crois que la valeur peut tourner autour de 20 millions de francs CFA, selon le type d’animal », indique-t-il. Selon lui, certains bovins se négocient entre 850 000 et un million de FCFA. Avant l’embarquement, plusieurs documents sont exigés, selon Issiaka Diakité, président des éleveurs et membre du comité du marché à bétail. Il cite les documents sanitaires relatifs à la vaccination, le macaron et un certificat de provenance (CP) délivré par l’Office d’aide à la commercialisation des produits vivriers (OCPV). Ces pièces accompagnent les opérations de transport et de commercialisation. Mais permettent-elles de vérifier systématiquement l’identité de chaque animal et celle de son propriétaire ? L’arrivée au marché d’Odienné d’un bovin reconnu par Mohamed Mouké, après le signalement d’un vol, donne à cette interrogation une dimension concrète. Théméta Seydou, vice-président du comité de gestion du marché, décrit des pratiques qui compliquent davantage les recherches. Selon lui, les auteurs de vols peuvent dissimuler des animaux avant de les charger nuitamment dans des tricycles pour les transporter vers Touba, Kani, Séguéla ou d’autres localités. L’utilisation de ces moyens de transport n’est évidemment pas illégale en elle-même. Mais elle peut, selon ce responsable, faciliter le déplacement rapide d’animaux soustraits à leurs propriétaires.

47 bovins retrouvés au Mali

Yaya Koné, chef du village de Gbèya (à droite) a révélé traitement réservé au bétail volé qui se retrouve en territoire malien. Crédit photo : Denis KOUMA

La circulation des animaux prend une autre dimension lorsqu’elle franchit les frontières. À Gbèya, dans la région du Folon, Yaya Koné, chef du village, affirme avoir été victime du vol de 47 bovins. Les animaux ont été retrouvés à Manakro, au Mali, avant d’être remis au maire de cette localité. Cependant, le chef de village rapporte une explication qui lui a été donnée sur le devenir des bovins non réclamés. « Ce maire m’a carrément dit que lorsque des bœufs quittent la Côte d’Ivoire pour le Mali, si personne ne se manifeste au bout d’une semaine, le gouvernement malien les vend et met l’argent dans la caisse. » Cette affirmation, rapportée par Yaya Koné, soulève une interrogation : quelles procédures régissent la garde et la restitution des bovins retrouvés dans un pays voisin ?

Présents à Odienné, lors de la Semaine du pastoralisme, des représentants des administrations malienne et guinéenne ont évoqué les difficultés sécuritaires et communautaires qui entourent les activités d’élevage. Ali Kamara, représentant du gouverneur de Kankan, en Guinée, a insisté sur la nécessité de préserver les relations entre les communautés pastorales. À ses yeux, la cohésion sociale constitue une condition essentielle du développement de l’élevage dans les zones frontalières. Pour sa part, Arouna Dembélé, représentant du gouverneur de Bougouni, au Mali, a évoqué les vols, mais également les agressions et les attaques qui menacent les activités pastorales. Toutefois, ces deux responsables ne se sont pas prononcés sur les modalités précises de restitution des animaux signalés comme volés de l’autre côté des frontières.

Un préjudice de près de 229 millions de FCFA

Dans le Kabadougou, l’Union régionale des coopératives des éleveurs de bétail affirme avoir enregistré 229 têtes déclarées volées entre 2024 et octobre 2026. L’organisation professionnelle estime le préjudice à près de 229 millions de FCFA. Mais les témoignages recueillis montrent que, pour les victimes, la difficulté ne consiste pas seulement à identifier les auteurs. Il faut aussi retrouver les animaux avant qu’ils ne soient déplacés, revendus ou abattus. Une source sécuritaire, dans le département, reconnaît que plusieurs plaintes sont enregistrées. Certaines recherches permettent d’aboutir à des résultats. D’autres s’avèrent plus difficiles. Selon celle-ci, les vols ont tendance à s’accentuer pendant les périodes de Tabaski, lorsque la demande de bétail augmente. Cissoko Adama, secrétaire général de l’Union régionale, explique que les éleveurs privilégient parfois les recherches communautaires dans l’espoir de récupérer rapidement leurs animaux. Une procédure judiciaire, fait-il observer, ne garantit pas nécessairement leur restitution immédiate.

La promesse de juillet 2024

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est précisément à Odienné que le gouvernement ivoirien a lancé, le 12 juillet 2024, son système national d’identification des animaux. Ce jour-là, le ministre des Ressources animales et halieutiques, Sidi Tiémoko Touré, a présenté un dispositif électronique reposant notamment sur un numéro unique attribué à chaque animal et sur l’enregistrement des informations concernant ses propriétaires et sa localisation. La réduction des pertes liées aux vols figurait parmi les avantages annoncés. Le 1er août 2024, le gouvernement a franchi une nouvelle étape en adoptant le décret n° 2024-655 qui fixe les règles générales d’identification des animaux, de leurs propriétaires et des locaux. Le texte prévoit, par ailleurs, un système d’identification et d’enregistrement des animaux, des obligations pour les propriétaires et détenteurs ainsi que des contrôles dans les circuits de circulation et de commercialisation. L’article 11 encadre la vente et la mise sur le marché des animaux identifiés. L’article 15 prévoit des contrôles dans les marchés à bétail et les abattoirs. L’article 28 concerne les documents d’identification devant accompagner les déplacements. L’objectif affiché est clair, permettre de suivre les animaux depuis leur lieu d’origine jusqu’aux différents points de commercialisation. Une ambition qui pourrait changer la donne pour les éleveurs victimes de vols.

Le calendrier d’une réforme qui s’étire

En 2025, le ministère des Ressources animales et halieutiques a officiellement présenté le système d’identification lancé en 2024 comme opérationnalisé. En septembre 2025, le ministère a organisé un atelier consacré à la validation des textes d’application relatifs notamment à l’identification des animaux et des exploitations d’élevage. Le 5 août 2026, une convention a été signée entre le ministère et la société Vet’tronic pour accélérer le déploiement national de l’identification électronique. Le 1er octobre 2026, la Direction des productions animales a encore organisé un atelier de planification de la phase pilote. Cet atelier ambitionnait de définir les zones d’intervention, les animaux concernés et les modalités opérationnelles. Deux ans après son lancement, la réforme continue d’être déployée. « Nous attendons la faisabilité du projet d’identification, que ce soit effectif sur le terrain », a affirmé le directeur régional des Ressources animales et halieutiques du Kabadougou, le docteur Coulibaly Bessintien, interrogé dans le cadre de cette enquête. Selon les informations recueillies, aucun bovin n’a encore été identifié dans le Kabadougou dans le cadre du dispositif présenté.

Les éleveurs peu enclins à collaborer

En compagnie de notre reporter, des éleveurs ont évoqué les défis de la traçabilité dans le Kabadougou. Crédit photo : Denis KOUMA

Pour le docteur Coulibaly Bessintien, cette situation s’explique par les relations qu’entretiennent les éleveurs avec les services de l’administration. Certains éleveurs, a-t-il tenu à préciser, se tournent directement et de prime abord vers les Dozos, la gendarmerie ou les autorités judiciaires, sans nécessairement informer la direction régionale des Ressources animales. Ce qui ne facilite pas le suivi administratif des dossiers. Les autres difficultés sont internes et inhérentes aux communautés. À N’Gbanhala, l’imam Mamadou Touré déplore les divisions qui peuvent surgir lorsque des personnes soupçonnées de vol sont mises en cause. Les intérêts individuels et certaines solidarités peuvent entraver la mobilisation collective contre le phénomène. Autant d’obstacles qui compliquent la protection des troupeaux.

La traçabilité peut attendre… pas les voleurs

À N’Gbanhala, Dramane Doumbia n’a jamais retrouvé son taureau. À Kani, Mohamed Mouké a pu identifier l’un de ses animaux grâce à la circulation de photographies dans des groupes WhatsApp. Deux situations, deux résultats différents, mais une même préoccupation : comment protéger les troupeaux et retrouver les animaux disparus ? Dans le Kabadougou, les éleveurs continuent de s’organiser tandis que l’administration poursuit le déploiement d’un système national censé renforcer l’identification et la traçabilité du bétail. Pendant que la traçabilité promise par l’État se déploie surtout dans les ateliers de reflexion, les voleurs présumés, eux, continuent manifestement de mettre en œuvre leur agenda.

Denis KOUMA

Enquête réalisée dans le cadre du programme TRANSPARENCE MÉDIA, porté par VATI & CO, éditeur de letau.net, avec l’appui financier de la National Endowment for Democracy (NED).

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