Société

Examens à grand tirage – annonce d’un dispositif anti-fraude : la bonne blague de la DECO dans une société où la tricherie respire encore trop bien

La session 2026 des examens à grand tirage se poursuit en ce mois de juin avec le baccalauréat. Les épreuves écrites sont prévues du 15 au 19 juin. Tout comme pour le CEPE et le BEPC, la Direction des Examens et Concours a décidé de poursuivre sa croisade contre la tricherie en déployant un arsenal anti-fraude. Initiative certes salutaire, mais qui révèle surtout l’ampleur du mal qui ronge  la société ivoirienne.

Le 19 mai, dans son intervention à la tribune gouvernementale « Tout Savoir Sur », la directrice de la DECO, Mme Kadidiata Diarra Badji, a essayé de donner des gages de crédibilité aux diplômes nationaux en dévoilant les mesures prises dans le cadre du dispositif anti-fraude. Préparation minutieuse, sécurisation étudiée, dispositif d’enseignants intègres déployé sur toute l’étendue du territoire, rigueur, équité, intégrité. On serait tenté de l’applaudir si on était ailleurs qu’en Côte d’Ivoire. Un pays où la tricherie et la corruption donnent trop souvent le sentiment d’être banales. Ordinaires. Presque normales.

Aveu

Cette mobilisation annuelle contre la fraude ressemble moins à une prouesse administrative qu’à un aveu. Celui d’un système qui sait bien que la tricherie constitue plus qu’un simple réflexe : une méthode parfois structurée. Une compétence sociale pour réussir aux examens et concours.

Sans faire injure aux efforts déployés par les différents ministères pour juguler la fraude, force est de reconnaître que l’enfant qui glisse une anti-sèche dans sa chaussette n’est pas tombé du ciel avec un plan de fraude dans le cartable. Son attitude est la conséquence de la mécanique de la reproduction sociale qui se perpétue au fil des générations. Il a préalablement observé les adultes, les a écoutés.

Il a très vite fini par comprendre que la vertu, l’éthique et le mérite ne prospèrent souvent que dans les discours et les professions de foi. Dans la vraie vie, c’est parfois autre chose.

Lorsqu’il voit, ou croit voir, des adultes obtenir des marchés grâce au « bras long », à des magouilles ou à des pots-de-vin…

Lorsque, dans l’imaginaire collectif, cet enfant assiste à des promotions ou des poches décrochées grâce à leur militantisme politique et à leurs réseaux, alors que ses aînés échouent pour la énième fois aux concours administratifs, faute de soutiens bien placés, que croit-on qu’il se passe dans sa tête ?

N’est-ce pas chez nous qu’on proclame que relation vaut mieux que diplôme ? L’école peut bien surveiller les poches, les stylos, les toilettes et les téléphones. Elle aura du mal à fouiller l’imaginaire social dans lequel les enfants grandissent.

Miroir

C’est bien là que la bonne blague commence. On demande aux élèves d’être des modèles d’éthique et de vertu sous le magistère d’adultes souvent en conflit avec ces mêmes valeurs. Dans un pays où les raccourcis sont parfois célébrés.

On fait semblant de se voiler la face. La fraude scolaire n’est pas seulement une affaire de copies, de téléphones ou de surveillants indélicats. Elle est le miroir d’une grande éducation parallèle qui se dispense dans les administrations, les familles, les quartiers, les concours, les marchés publics, les couloirs politiques et parfois même les lieux où l’on prêche la vertu.

La DECO elle-même le reconnaît. Même si elle le formule avec la prudence administrative de rigueur. Selon ses propres indications, lors de la session précédente, 80 acteurs du système éducatif ont été sanctionnés et les compositions de cinq candidats annulées pour fraude.

Le détail vaut son pesant d’or. Il ne s’agissait pas seulement de candidats pris la main dans le sac. La fraude implique parfois des adultes, des personnels administratifs, des surveillants ou des parents d’élèves. En clair, les ressources humaines sur lesquelles devrait reposer la crédibilité des examens ne sont pas toujours elles-mêmes issues d’un environnement aseptisé.

Exiger des enfants qu’ils se muent en modèles de probité du jour au lendemain revient à croire que les chiens font des chats. Mgr Marcellin Yao Kouadio, président de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire, avait déjà mis les pieds dans le plat à ce propos. Lors de l’homélie de clôture de la 123e Assemblée plénière des évêques catholiques de Côte d’Ivoire, à Yamoussoukro, en juin 2023, il lançait cette phrase devenue virale : « Les parents trichent en politique, les enfants trichent à l’école. »

Sanctionner les fraudeurs aux examens, oui ! Quid des tigres, ces gros poissons qui trichent dans les autres compartiments du corps social ?

En réalité, les enfants n’ont pas inventé  la tricherie. Ils l’ont découverte, décodée et parfois perfectionnée et adaptée à leur niveau.

S’inspirant de Federico Mayor, l’ancien secrétaire général de l’Unesco, Ange Kessy Kouamé, procureur militaire à la retraite, l’a rappelé dans un post publié sur sa page Facebook le 20 mai 2026. Le racket et la corruption se forment d’abord dans l’esprit des hommes. C’est donc dans cet esprit qu’il faut aussi chercher les solutions. Les racketteurs ne se sont pas formés en un jour, a-t-il fait remarquer, avant d’en appeler à une prise de conscience collective pour replacer le pays à un niveau d’estime.

Vrai chantier

Voilà le vrai chantier. Il ne s’agit pas seulement de renforcer la surveillance, de multiplier les menaces, de transformer chaque centre d’examen en forteresse de probité morale. Il faut reconstruire une société où la réussite honnête cesse d’avoir l’air naïve.

Le Réseau des organisations de la société civile pour l’éducation et l’alphabétisation en Côte d’Ivoire a également exhorté les candidats à privilégier le travail et l’intégrité. Très bien. Mais pour faire sérieux, on ne peut pas demander aux enfants de croire au travail dans une société où beaucoup d’adultes leur montrent que la combine rapporte parfois davantage et plus vite.

On ne peut pas leur dire que la fraude détruit l’avenir, puis applaudir ceux qui prospèrent grâce aux arrangements. On ne peut pas leur interdire les anti-sèches dans les salles d’examen, pendant que d’autres écrivent leur trajectoire sociale à l’encre du piston. On ne peut pas leur prêcher le mérite à huit heures et leur enseigner, le reste de la journée, que le mérite sans parrain est un véhicule sans carburant.

Un proverbe local révèle que, c’est dans le canari de la maison que l’enfant apprend à boire l’eau. Au dispositif anti-fraude rappelons cette boutade de Wole Soyinka : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit. » 

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