L'Editorial

République cacaoyère

La Côte d’Ivoire projette parfois l’image d’une République cacaoyère. Un pays qui règne sur la fève, mais laisse à d’autres le chocolat, le prix et la puissance.

Le prix bord champ du cacao fixé à 1 200 FCFA le kilogramme pour la campagne intermédiaire de mars sonne comme une gifle pour les adeptes du tout-va-bien, laudateurs invétérés, allergiques à la critique. Pour les producteurs, c’est la gueule de bois des lendemains de cuite. Un retour brutal à la réalité.

Six mois auparavant, les 2 800 FCFA étaient célébrés comme une victoire politique. Presque comme la preuve qu’enfin la République se souvenait de ceux qui la nourrissent en devises. Hélas, sur le terrain, les fruits n’ont pas tenu la promesse des fleurs. Entre l’annonce et la vie des planteurs, il y a eu le gouffre. Et, comme souvent dans la filière, ce sont les producteurs qui s’y sont engouffrés les premiers.

Difficile de ne pas établir, dans cette séquence, un lien avec la campagne électorale. En Côte d’Ivoire, la présidentielle autorise tous les emballements, tous les excès, les chiffres d’apparat et les promesses dopées aux effets d’annonce.

Puis, les lampions une fois éteints, retour au régime sec ordinaire. Les paysans subissent les affres de la gouvernance-spectacle. L’État et ses relais expliquent sans convaincre. Les intermédiaires s’ajustent. La précarité s’incruste durablement dans les plantations de cacao.

Toutefois, le plus accablant est ailleurs. Depuis l’indépendance, la Côte d’Ivoire, en panne de stratégie, incapable de se réinventer, semble prisonnière de son incapacité structurelle à s’affranchir de la vieille théorie des avantages comparatifs de David Ricardo.

À nous la production de fèves, aux autres la transformation, les marques, la valeur ajoutée… le pouvoir sur les prix.

Comment le premier producteur mondial peut-il se complaire, décennie après décennie, de sortir la matière première sans réelle prise sur la fixation des cours ni sur la richesse finale tirée du cacao ? A la manière de Meka, décoré pour la vitrine mais laissé à l’écart du festin. Là réside le scandale.

Créée en 1893, la colonie d’exploitation consistait en une mécanique plus  simple : extraire ici, enrichir ailleurs, produire pour d’autres, exporter sans transformer, en organisant l’économie du territoire autour des besoins du dehors plutôt que de la prospérité des producteurs locaux. Officiellement, cette époque est révolue. Économiquement, à observer la filière cacao, on peine à croire que cette logique ait entièrement disparu.

La route Soubré – San Pedro, axe stratégique de la filière, résume cette faillite. Des milliards y circulent pour embellir le port de Rotterdam, aux Pays-Bas. Les producteurs se contentent des miettes, lorsqu’elles tombent, pour masquer leur fragilité.

De la Caistab au Conseil Café-Cacao, on se demande si ces structures ont été pensées pour stabiliser la vie des planteurs ou administrer le militantisme politique, au service, du pouvoir du moment.

Il existe des républiques bananières. La Côte d’Ivoire, elle, projette parfois l’image d’une République cacaoyère. Un pays qui règne sur la fève, mais laisse à d’autres le chocolat, le prix et la puissance. Aux producteurs, il reste trop souvent l’amertume d’une tablette dont ils méconnaissent la saveur.

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