Economie

Société générale Côte d’Ivoire – 52 milliards de déperdition : un blanchiment XXL… et une enquête en mode turbo frein en main

Bientôt 4 ans après l’ouverture d’une information judiciaire pour blanchiment de capitaux, les 52 milliards de FCFA disparus n’ont toujours pas refait surface. Aucun réseau solidement établi, aucune arborescence financière complète, aucun cerveau clairement identifié. À la place, des lenteurs, des angles morts et une mécanique judiciaire qui semble avancer en pointillés. À ce niveau d’enjeu, on ne parle plus seulement d’une affaire complexe, mais d’un silence dont l’insistance finit par poser problème.

Environ 4 ans après l’ouverture d’une information judiciaire pour blanchiment de capitaux, l’affaire des 52 milliards de FCFA en Côte d’Ivoire n’est toujours pas élucidée.
Ni les fonds, ni la structure complète du réseau, ni le ou les cerveaux financiers n’ont été clairement identifiés. Une situation qui, à ce stade, dépasse la lenteur procédurale ordinaire et soulève une question plus grave : assiste-t-on à une incapacité judiciaire ou à une forme de prudence juridico-stratégique… étonnamment sélective soigneusement dissimulée derrière la technicité du dossier ?

Un dossier lourd, des résultats légers.

Ouverte à la suite d’une plainte de la Société Générale Côte d’Ivoire (SGCI) en avril 2022, la procédure vise des faits particulièrement graves : escroquerie bancaire, faux et usage de faux, corruption, blanchiment par cavalerie bancaire, à hauteur de près de 52 milliards FCFA. Deux inculpations ont été prononcées : Kah Assane, cadre bancaire, et Saksouk Rola, femme d’affaires ivoiro-libérienne, présentée comme un pivot opérationnel. Des comptes ont été gelés, des mandats de dépôt délivrés. Puis, l’enquête s’est progressivement figée, comme si l’élan initial s’était brisé contre des zones d’influence ou de résistance que personne n’ose décrire publiquement.

Signal troublant

Le point de rupture intervient lorsque Saksouk Rola est placée en liberté provisoire, alors même que les fonds n’ont pas été localisés, que les circuits internationaux de blanchiment ne sont pas documentés, que les complices présumés ne sont pas tous auditionnés.
Selon plusieurs sources concordantes, elle a repris ses activités professionnelles dans de nouveaux locaux. Dans les standards internationaux de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, une telle situation est inhabituelle : on neutralise d’abord le réseau, on libère ensuite. Jamais l’inverse, sauf lorsque l’enquête avance avec un tact si prudent qu’il en devient suspect.

Réseau identifié… jamais démantelé

Les éléments du dossier font pourtant apparaître un schéma classique de blanchiment structuré : émission et escompte de traites, encaissement massif de chèques, retraits en liquidités, fragmentation des flux, possible recyclage via l’immobilier et les sociétés écrans.
Plusieurs acteurs sont cités comme maillons clés, sans avoir été durablement inquiétés.
Il s’agit entre autres de Ali Mortada, ressortissant yéménite qui aurait reconnu une dette d’environ 10 milliards FCFA envers la SGCI, assortie d’un moratoire et de garanties foncières. Une reconnaissance qui, dans d’autres juridictions, aurait déclenché une enquête approfondie sur l’origine et la circulation des fonds.
Mroue Mohamad, intermédiaire opérationnel présumé qui aurait encaissé des centaines de millions FCFA en chèques avant de clôturer son compte bancaire dans la foulée du scandale ; un signal d’alerte classique en matière de blanchiment.
Mohamed Mroue, fournisseur de traites, brièvement interpellé puis relâché dans ce dossier, avant une autre incarcération pour des faits distincts.
À ce jour, aucun de ces acteurs n’a été présenté comme maillon structurant du réseau devant une juridiction de jugement.

Où est passé l’argent ?

C’est la question centrale. Dans les dossiers de blanchiment d’une telle ampleur, l’argent laisse toujours des traces : virements transfrontaliers, actifs immobiliers, comptes offshore, sociétés écrans, prête-noms. Or, dans cette affaire, aucune cartographie financière complète n’a été rendue publique, aucune coopération judiciaire internationale n’a été officiellement annoncée, aucune restitution partielle des fonds n’a été documentée.

Et pourtant, 52 milliards de FCFA ne peuvent pas disparaître sans complicités multiples ou sans une série de renoncements tacites qui, mis bout à bout, ressemblent à un choix.

Défaillance ou délicate retenue ?

À ce stade, deux hypothèses demeurent : soit une défaillance majeure du dispositif d’enquête financière, incapable de remonter des flux financiers complexes malgré les outils juridiques existants, soit une forme de délicate retenue institutionnelle, marquée par une réticence à pousser l’enquête jusqu’aux véritables centres de décision financière et aux bénéficiaires finaux.

La mise en liberté provisoire d’une inculpée centrale, en l’absence de récupération des fonds, renforce la seconde hypothèse aux yeux de nombreux observateurs internationaux, même si tous les mis en cause bénéficient pleinement de la présomption d’innocence.

Crédibilité des dispositifs de lutte contre le blanchiment d’argent

Dans un contexte où l’Afrique de l’Ouest est sous surveillance accrue du GAFI et du GIABA, cette affaire dépasse largement le cadre national. Elle interroge sur la crédibilité des dispositifs de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, la coopération judiciaire régionale, la volonté réelle de s’attaquer aux réseaux de blanchiment transnationaux, et non à leurs seuls exécutants visibles.
Plusieurs années après l’éclatement de ce scandale financier, plusieurs questions demeurent et persistent : Qui a conçu le montage financier ? Qui a validé les circuits ? Où sont aujourd’hui les fonds ? Et surtout : à qui profite le silence ?

Tant que ces questions resteront sans réponses, l’affaire des 52 milliards ne relèvera pas d’une opération de blanchiment non élucidé. Bien au contraire, elle demeurera symptomatique de ce qu’en matière d’argent sale, l’ombre avance parfois plus vite que la justice.

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