
Vivre en Côte d’Ivoire sans devenir fou
Cette extraordinaire faculté d’accommodement…a sans doute inspiré cette image qui circule sur Facebook, sur laquelle on aperçoit un homme absorbé par la lecture d’un ouvrage fictif intitulé « Comment vivre en Côte d’Ivoire sans devenir fou »
Il faut avoir le « cardio », les nerfs d’acier ainsi qu’une forte résilience pour vivre en Côte d’Ivoire. On s’accommode de tout. Même de l’insupportable. On défend parfois l’indéfendable sans chercher à en connaître les tenants et les aboutissants. Chacun veille sur son beefsteak. Tiken Jah a été prophète avant l’heure. La « mangécratie » tourne à plein régime. L’actualité de la semaine écoulée est éloquente à souhait.
Le 30 octobre, le magazine panafricain Jeune Afrique a révélé l’existence présumée d’un réseau de corruption au Pôle pénal économique et financier (PPEF). Le FBI, la gendarmerie, des comptes bancaires à l’étranger. Du lourd ! Dans la nuit du vendredi au samedi, à 2 heures du matin, le ministère de la Justice a dégainé un communiqué de démenti. La justice ne dort que d’un œil ! Sinon jamais.
Aussi curieux que cela puisse paraître, pour des allégations aussi graves, qui ont tenu éveillés le ministre et ses services jusque tard dans la nuit, on ne trouve aucune trace, dans le communiqué, de l’annonce d’une plainte contre le magazine. Les médias ivoiriens doivent être jaloux de cette magnanimité de la Chancellerie.
Dans cet exercice de communication, la Chancellerie et le PPEF n’ont d’ailleurs pas manqué de trouver des avocats volontaires pour voler à leur secours. Comme s’ils en avaient vraiment besoin.
Chez nous, une fois aux affaires, on devient, par effusion du Saint-Esprit, un parangon de vertu, au-dessus de tout soupçon. Incapable de faire du mal à une mouche. Interdiction formelle de mettre en doute notre intégrité, de révéler de présumés dysfonctionnements de nos services. Le paradoxe, c’est que cette ferveur pour la réputation des « debouts » contraste avec l’enthousiasme beaucoup plus discret suscité par les difficultés quotidiennes de la Côte d’Ivoire d’en bas.
Prenons le cas des vendeuses de poisson. À Daloa, elles ont manifesté après une flambée des prix. Le carton de Sosso est passé de 18 000 à 46 000 FCFA. Plus de 155 % d’augmentation ! Une réduction transitoire de 2 500 FCFA a ensuite été annoncée sur le chinchard et le maquereau. Des associations de consommateurs ont participé aux concertations. Mais au-delà de ces réunions, a-t-on assisté à une mobilisation populaire comparable à celle des mareyeuses ? Ce sont pourtant les consommateurs qui subiront, en bout de chaîne, la hausse des prix et l’amputation de leur pouvoir d’achat. En dehors de la toile, les voilà bien discrets pendant que les vendeuses battent le pavé. Comme dans un asile de fous !
Le portefeuille des automobilistes et les recettes des transporteurs ne sont guère mieux lotis. Depuis la hausse d’août, le super coûte 905 FCFA le litre et le gasoil 725 FCFA. Novembre est arrivé. Rien n’a bougé à la pompe. En revanche, les prix de certains produits pétroliers industriels ont encore grimpé. Le Distillate Diesel Oil , un combustible utilisé notamment dans certaines activités industrielles, passe de 1 051 à 1 104 FCFA le kilogramme, le fuel oil de 546 à 600 FCFA. Quant au butane industriel, il s’offre une envolée de près de 36 % ! De quoi alourdir les charges des entreprises, avec le risque de répercussions sur les consommateurs. Qui a entendu une mouche voler ? Le pays avance. La résilience est devenue un sport national, avec ses champions toutes catégories. Vite, une médaille par ici.
Cette extraordinaire faculté d’accommodement ne concerne pas que le pouvoir d’achat. Elle touche également aux libertés publiques. L’opposition s’en préoccupe. Le CNDH, en ménageant la chèvre et le chou, a rappelé les exigences du procès équitable. Chacun regarde ailleurs. Tant que cela ne lui cause pas d’ennui, lui et les siens, il n’y a pas le feu au lac. Un peu comme celui qui regarde, sans lever le petit doigt, les flammes consumer la case de son voisin…
Une fresque humaine ubuesque qui a sans doute inspiré cette image qui circule sur Facebook, sur laquelle on aperçoit un homme absorbé par la lecture d’un ouvrage fictif intitulé « Comment vivre en Côte d’Ivoire sans devenir fou ». Un éditeur, s’il vous plaît ! La matière ne manque pas. Succès commercial garanti. À condition, bien sûr, que l’auteur conserve toute sa santé mentale et son équilibre émotionnel jusqu’au chapitre final.
