🟢18 105 tonnes de riz déchargées au port d’Abidjan : Un scandale politico-judiciaire (suite et fin)
Après publication, hier, de la première partie de notre enquête qui a dévoilé les différents actes posés, ayant conduit au débarquement des 18 105 tonnes de riz au port autonome d’Abidjan, cette deuxième et dernière partie explique la gestion politico-judiciaire de ce scandale.
Mali, la destination du riz
Créée, il y a à peine deux mois, avec un dirigeant peu expérimenté, la société Alimentation Toumodi avait-elle les moyens d’acheter 18 105 tonnes de riz et la capacité d’écouler cette marchandise sur les marchés de l’intérieur du pays ? En réalité, le deal convenu entre Munish Gupta et Abi Aad Emile était tout simplement l’expédition de la cargaison encombrante vers le Mali, un pays de l’hinterland.
C’est ce que nous apprend l’un des documents rédigés le 28 janvier 2019 par le conseiller juridique Afrique de l’Ouest, chargé des questions juridiques des filiales d’Olam International Limited en Côte d’Ivoire et au Sénégal, consulté par www.letau.net.
Dans ce document dont l’objet est : « Demande d’émission des documents d’expédition de la cargaison de riz birman à 25 % de bris au nom d’une société tierce », on constate, sans équivoque, que le dirigeant de Alimentation Toumodi adresse un courrier à Olam International Limited en vue d’établir des documents relatifs au riz, au nom de Agence Mali Import Export.
Les recherches effectuées par Letau.net au sujet de cette structure montrent qu’il s’agit d’une entreprise locale bien connue située à Korofina Nord, Rue 163, Porte 59, Bamako et qui opère dans les secteurs alimentaire et industriel. « Mesdames, Messieurs, Par la présente, nous vous prions de bien vouloir établir tous les documents d’expédition relatifs au chargement de riz birman à 25 % de bris, dans le cadre du contrat susmentionné, au nom de : Agence Mali Import Export, BPE 1136 Bamako Mali. Cordialement », lit-on dans ce courrier daté du 7 mars, censé émaner de Khater Ramy.
Contacté par la rédaction de www.letau.net, Khater Ramy reconnaît que la cargaison de riz n’était pas destinée à l’entreprise dont il est le gérant. « Olam voulait faire rentrer le bateau pour lui. Sinon ce n’était pas pour nous donner les 18 000 tonnes de riz. Il a utilisé le nom d’Alimentation Toumodi. Lui et Emile sont tombés d’accord et Emile a accepté de donner le nom d’Alimentation Toumodi », explique-t-il.
Eclatement du scandale
Cependant, l’alerte donnée le 11 mars par un responsable d’une association de consommateurs à Souleymane Diarrassouba, le ministre du Commerce, de l’Industrie et de la Promotion des PME sur la qualité suspecte du riz en cours de déchargement au port, va chambouler le plan.
Désormais informé, M. Diarrassouba instruit Koizan Kablan Aimé, directeur général du Commerce intérieur afin de procéder, dans le cadre du programme de vérification de conformité des marchandises à destination de la Côte d’Ivoire (VOC), à l’inspection de la cargaison de riz. C’est ce qui va être fait par son collaborateur le même jour. Il sollicite la société SGS Côte d’Ivoire pour effectuer une inspection de la cargaison.
Dans le mail envoyé par le directeur général du Commerce intérieur à Compaoré Sosthène, responsable de SGS Côte d’Ivoire, Munish Gupta et Abi Aad Emile sont mis en copie. Curieusement, le nom directeur général de Alimentation Toumodi n’y figure pas.
Quelques jours plus tard, le 30 mars 2019, rendant public les résultats des analyses pratiquées sur le riz birman, le ministre du Commerce révèle : « Les résultats des analyses des échantillons de ce riz effectuées par un laboratoire accrédité et agréé dans le cadre du programme de Vérification de Conformité des marchandises à destination de la Côte d’Ivoire (VOC), sont non-conformes à la norme ivoirienne-CODEX STAN 198-1995 – rendu d’application obligatoire par le décret n°2016-1152 du 28 décembre 2016 rendant certaines normes d’application obligatoire.»
Ces résultats vont pousser le ministre à prendre, conformément à la loi n°2016-410 du 15 juin 2016 relative à la répression des fraudes et des falsifications en matière de vente des biens ou services, des mesures administratives. Il s’agit de « la saisie réelle et la mise sous scellés de ces 18 000 tonnes de riz birman et au déclenchement de la procédure de destruction ».
Le 09 avril 2019, c’était au tour de la direction des Affaires juridiques et du Contentieux dudit ministère de signifier à OIL un avis de confiscation en vue de destruction de marchandises non conformes aux normes nationales.
Convocation à la police économique
Parallèlement aux mesures administratives prises, une procédure judiciaire est également initiée à l’encontre de plusieurs personnes. Il s’agit entre autres de Munish Gupta, Khater Ramy, Abi Aad Emile, Koizan Kablan Aimé et Kaladji Fadiga, le directeur général du Commerce extérieur. Convoqués par les officiers de police judiciaire en charge du dossier, ils vont être auditionnés dans les locaux de cette unité de la police en charge des crimes économiques et financiers.
Auditions très relaxes…
Accusés de faux en matière de commercialisation de produits alimentaires, Munish Gupta, Khater Ramy et Abi Aad Emile sont auditionnés tour à tour le 29 avril avant d’être confrontés le 30 avril 2019.
Mais selon le témoignage du gérant de Alimentation Toumodi, leur passage à la police économique a été soigneusement préparé. Pour que leurs déclarations concordent, il explique que le directeur général adjoint du groupe Carré d’Or a pris le soin les réunir à son bureau situé à Treichville et dans un hôtel au Plateau pour mieux s’accorder sur les déclarations à faire face aux officiers de police judiciaire. « Il a commencé à nous préparer sur ce qu’on doit dire une fois à la police économique. Jeudi 25, vendredi 26 et samedi 27 avril, nous étions chez lui au bureau et dans un hôtel au Plateau. J’ai dû apprendre à prononcer le Gupta puisque je ne le connaissais pas auparavant », raconte-t-il.
Un message envoyé le 30 avril par Sayegh Zohra, l’épouse de M. Abi Aad à Khater Ramy pendant qu’il est en pleine audition, tend à confirmer cela. « Reviens sur la déclaration : Toumodi avait l’intention d’importer mais à ma connaissance aucune procédure n’a été enclencher à part le manifeste de la marchandise mais je ne saurais vous en dire plus car Olam a pour entière responsabilité le déroulement de l’opération…J’ai prévenu l’avocat… Après tu dis que tu veux t’entretenir avec lui 2 min… Il va te dire s’il faut changer quelque chose », écrit-elle.
Mais aux termes de ces auditions, Munish Gupta, Khater Ramy, Abi Aad Emile, Koizan Kablan Aimé et Kaladji Fadiga ont été mis en observation. Tentant de quitter le pays le 3 mai, M. Gupta a été interpellé à l’aéroport d’Abidjan et son passeport lui a été retiré.
Longueur d’avance
Craignant d’être interpellé à la suite de leur audition, on lit la peur sur le visage des mises en cause. Ce n’est pas le cas chez M. Abi Aad, très confiant quant à une issue favorable de la procédure.
Face à la panique du gérant de Alimentation Toumodi, il rassure ce dernier qu’il n’y aura pas d’arrestation avant de lui donner l’assurance d’avoir parlé, en compagnie de Yves Brahima Koné, le directeur général du Conseil café-cacao, à Amadou Gon Coulibaly, le Premier ministre d’alors. « C’est bon, plus d’arrestation, c’est confirmé. J’étais avec Koné, on a appelé le PM. Il a confirmé, pas d’arrestation. Je passe à la police économique », rassure-t-il dans un message envoyé à M. Khater le 8 juillet 2019. Interrogé au téléphone par la rédaction de www.letau.net le 24 février 2025 au sujet de son implication dans cette affaire, M. Koné a indiqué de ne rien à voir dans cette affaire. « Je reconnais que je connais Emile. Mais est-ce que vous savez que le Premier ministre d’alors et moi, nous n’étions pas en de bons termes ? Est-ce que je peux intervenir auprès de quelqu’un avec qui je ne suis pas en de bons termes ? Alors de grâce, je n’ai rien à voir avec cette affaire, ne me mêlez pas à ça. Je sais qu’il est du groupe Carré d’Or mais je n’ai rien à voir avec ça », a-t-il indiqué.
Amende honorable
La société OIL va s’opposer à l’opération de destruction du stock de 18 105 tonnes de riz débuté le 16 avril 2019, au Centre de valorisation et d’enfouissement technique de Kossihouen.
Pour ce faire, elle saisit le 18 avril 2019, dans le cadre d’une procédure en référé, la présidence du tribunal de commerce d’Abidjan en vue de suspendre la destruction du stock de riz et ordonner la mise sous-main de justice des 18 105 tonnes de riz entre les mains d’un organisme indépendant et ordonner une expertise à l’effet de confirmer ou infirmer que le riz est propre à la consommation humaine.
Le 9 mai, ladite juridiction a suspendu l’opération de destruction de la marchandise et ordonné une nouvelle expertise du riz incriminé.
Mais le 13 juin, la cour d’appel de commerce va infirmer la décision rendue par la présidence du tribunal de commerce.
En difficulté face à l’Etat qui l’accuse d’avoir déchargé sa marchandise au port autonome d’Abidjan de façon frauduleuse, pour n’avoir pas fait l’objet de formalité d’importation en Côte d’Ivoire et sans avoir reçu l’autorisation des services compétents, OIL va finalement faire amende honorable et signer un protocole d’accord avec l’Etat ivoirien. Elle va également accepter de payer les frais liés à la destruction des 18 105 tonnes de riz.
« Ce n’est pas illégal »
Rencontré le 30 octobre 2019 à Treichville et interrogé sur l’affaire du riz avarié déchargé au port d’Abidjan, Abi Aad Emile a donné sa version des faits.
Sur la propriété de la société Alimentation Toumodi, il a affirmé ne pas être actionnaire. « Ils ont voulu me céder leurs parts mais j’ai refusé », fait-il savoir. Avant de préciser qu’être actionnaire dans cette entreprise n’est pas illégal. « Même si je suis avec Alimentation Toumodi, ce n’est pas illégal. Ils m’ont proposé, j’ai dit que ça ne m’intéresse même pas », a-t-il clamé.
Se prononçant sur la qualité du riz, il a expliqué : « Olam a vendu la cargaison à un monsieur qui est en Guinée Conakry…Il a fait défaut de paiement, il ne pouvait plus payer le reste. Si tu fais défaut, Olam peut porter plainte contre toi. Pour éviter ça, tu fais quoi ? Tu vas chez le ministre, tu paies de l’argent, il fait un papier qui dit que le riz n’est pas bon pour te remettre. Tu vas voir Olam, tu lui dis que je voulais payer mais le riz n’est pas bon. Voilà le papier du ministre. Or les analyses du laboratoire de Guinée disent que le riz est bon. »
Enfin sur l’arrivée du navire à Abidjan, il a donné les raisons. « Olam a sa base en Côte d’Ivoire. Et c’est le pays le moins corrompu de la zone, le plus sérieux. Donc, ils se sont dits qu’ici, ils vont faire les analyses sur le riz. …Ils ont fait décharger le bateau. Le ministère a saisi la marchandise parce qu’il y a eu trop de rumeurs », a-t-il réagi.
Également contacté par courrier électronique en vue d’avoir sa version des faits, Munish Gupta, le directeur du département riz d’Olam International Limited pour l’Afrique de l’Ouest à qui un questionnaire a été envoyé, n’a pas donné de suite au courrier.

