Sport

CAN et indolence

La CAN est un révélateur… Elle met en exergue une Afrique à son avantage, capable de miracles… mais curieusement incapable de les reproduire face à ses urgences vitales.

La Coupe d’Afrique des Nations entre dans sa phase décisive cette semaine avec les demi-finales Sénégal-Égypte, Maroc-Nigeria. Alors qu’on s’achemine vers le dénouement de la compétition, l’Afrique du football et même au-delà continue de vibrer au rythme des rencontres. Les stades bruissent de clameurs, les écrans de télévision chauffent, les réseaux sociaux s’enflamment, les rues s’embrasent. D’Abidjan à Dakar, de Bamako à Yaoundé, de Lagos à Rabat en passant par Le Caire, une énergie brute, sauvage, massive, presque mystique s’est déployée depuis le 21 décembre.

Un peu trop

Marabouts mobilisés, prophètes inspirés, pasteurs en croisade spirituelle, entreprises publiques et privées en ordre de bataille, startups en ébullition, États et forces vives en tenue, supporters en colère, débrouillards accrocs à l’actualité sportive. Tout le monde y va à fond. Un peu trop d’ailleurs. Comme si le sort de la nation, son avenir dépendait de l’issue d’un match de 90 minutes.

Que ce serait-il passé ?

À l’aune de ce constat, une question se pose. Gênante certes, mais plus que nécessaire. Que ce serait-il passé depuis 1957, date de la première édition de la grand-messe du football africain, si ce flux d’énergie était mis au service du développement de nos pays ? Si la foi, les moyens, le temps, l’ingéniosité et la passion investis dans la CAN l’étaient pour l’école, l’hôpital, la justice sociale, l’emploi des jeunes, le pouvoir d’achat ou l’industrialisation ?

Mendicité structurelle

Aucun doute que nos États n’en seraient pas réduits à continuer de prospérer dans une forme de mendicité budgétaire structurelle récurrente pour boucler leurs finances. La CAN est un révélateur. Elle révèle ce dont nous sommes capables quand nous décidons collectivement d’étendre nos limites au-delà de nos zones de confort, de surmonter nos handicaps congénitaux. Quand nous acceptons, avec cette foi qui déplace des montagnes, de croire aveuglément, de prier bruyamment, de dépenser sans compter et de mobiliser des ressources colossales, de nous investir corps, âme et esprit pour un objectif dont l’impact réel sur nos vies quotidiennes est tout au plus symbolique.
Elle met en exergue une Afrique à son avantage, capable de miracles… mais curieusement incapable de les reproduire face à ses urgences vitales.

Tout redevient possible

Sans langue de bois, avouons qu’aucun marabout ne rend praticable une route impraticable, aucun pasteur ne ressuscite un système de santé à l’agonie, aucune prophétie ne confronte la cherté de la vie, ne crée des emplois décents pour une jeunesse juste bonne à servir de faire-valoir. Et pourtant, l’instant d’un match, tout redevient possible. Le cerveau se met en veille, l’esprit critique démissionne, les factures et la misère peuvent attendre le coup de sifflet final et… la fin du tournoi.

Anesthésiant collectif

La CAN opère comme un puissant anesthésiant collectif. Pendant qu’on s’époumone, professe des jurons, s’extasie devant les prouesses techniques des athlètes, les choix discutables des entraîneurs, les décisions contestables des directeurs du jeu, on oublie de compter les morts sur les routes, les enfants hors de l’école, les hôpitaux sans médicaments, le pouvoir d’achat qui s’amenuise, les détournements de deniers publics à la fête, les États sans boussole. Avec le soutien tacite des médias, elle offre une illusion de grandeur à des pays qui peinent à offrir l’essentiel. Un exutoire commode, parfois cyniquement encouragé, pour détourner les colères et ajourner les débats de fond.

Le problème

Qu’on ne se méprenne pas. Le football n’est pas le problème. Le problème, c’est ce que nous en faisons. Le problème, c’est cette capacité à nous lever comme un seul homme pendant 1h30 de divertissement, et à rester couchés, à plat ventre, face à des décennies d’injustices, de mauvaise gouvernance…

La CAN passera. Elle est déjà passée pour 20 des 24 participants. Rangés les drapeaux, repliées les tuniques, éteints les chants, il faut retourner à la vraie compétition : celle de la survie quotidienne, sans arbitre, sans VAR, sans temps additionnel.
À ce jeu-là, c’est toute l’Afrique, à de très rares exceptions, qui continue de perdre, dans un silence et une indolence assourdissante !

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