L'Editorial

Grande nation, petites logiques

Lorsque la solidarité doit dépendre de la proximité avec le pouvoir, l’espace politique cesse peu à peu d’être un lieu d’épanouissement pour devenir un marché de survie. On n’y adhère plus par conviction. On y entre pour obtenir une bourse, un logement, une nomination, un appui, une évacuation sanitaire, un secours d’urgence. Voilà le vrai problème.

Enfin ! Les retraités auront leur prime spéciale. Un tiers de pension mensuelle, une fois par an, payable chaque 1er septembre. Deux projets de loi en ce sens ont été adoptés à l’unanimité en commission au Sénat, à Yamoussoukro, selon les informations rapportées par la presse, ce 28 avril. À la bonne heure.

La mesure est salutaire. Elle soulagera des milliers de retraités, souvent condamnés à vivoter au terme de leur carrière professionnelle en attendant la grande faucheuse. Cette initiative ne règle pourtant pas la question de fond. Pourquoi, dans ce pays, la solidarité surgit-elle si souvent sous forme de prime, de faveur, de rattrapage ou de magnanimité présidentielle, au lieu d’être pensée comme une politique publique pérenne?

C’est vrai, en Côte d’Ivoire, on adore aussi être vu. De préférence devant les caméras. La politique spectacle nous va parfois comme le pagne du 08 mars. À force, notre imaginaire collectif a presque fini par croire que les slogans nourrissent les veuves, soignent les plus vulnérables, relogent les déguerpis et soulagent les retraités.

La solidarité nationale, chez nous, ressemble trop souvent à un tapis rouge de la compassion. Donateurs bien en vue, misère planquée, détresse en arrière-plan. On distribue quelques sacs de riz, quelques enveloppes, quelques poignées de main, quelques sourires ministériels. Le tout couronné par une belle photo de famille pour la postérité. Accessoirement, les prochaines élections. Puis chacun rentre chez lui, plus ou moins satisfait d’avoir fait œuvre utile ou d’avoir bénéficié, pour une fois, des faveurs de la République.

La Côte d’Ivoire ne part pourtant pas de rien pour se doter d’une politique publique de solidarité structurelle. Elle dispose d’un ministère dédié à la solidarité et à la lutte contre la pauvreté, de filets sociaux, de la Couverture maladie universelle. Désormais de cette prime spéciale de retraite. La volonté existe donc. Personne ne le nie.

C’est dans la pratique qu’un gouffre très ivoirien demeure : ciblage opaque, accès inégal, suspicion politique, clientélisme, et vieille manie de transformer l’assistance sociale en instrument de récompense partisane.

Le phénomène prospère au fil des régimes. Chaque pouvoir entretient ses relais, soigne ses fidèles, distribue ses faveurs comme le ferait l’aviculteur avec sa volaille. Chacun, à son niveau, finit par composer avec ce système, parfois contre ses propres convictions. Les uns cherchent un parrain, les autres une carte de militant, un bureau, un oncle, un cousin, ou quelqu’un qui murmure à l’oreille du président. Il faut connaître quelqu’un. Être dans le bon réseau. Appartenir au bon cercle. Épouser l’air du temps pour grossir. La solidarité devient alors une affaire d’accès, non de droit.

Lorsque la solidarité doit dépendre de la proximité avec le pouvoir, l’espace politique cesse peu à peu d’être un lieu d’épanouissement pour devenir un marché de survie. On n’y adhère plus seulement par conviction. On y entre aussi pour obtenir une bourse, un logement, une nomination, un appui, une évacuation sanitaire, un secours d’urgence. Voilà le vrai problème.

Ce ne sont pas les moyens qui manquent pour inverser la tendance. C’est surtout l’imagination politique, la hauteur d’esprit. Celle qui ferait de la solidarité autre chose qu’un levier de gestion politique des vulnérabilités sociales. L’inscrirait dans une équité profitable à tous, abstraction faite du pedigree, du réseau ou de la couleur politique des bénéficiaires.

Une grande nation se construit par des droits garantis à tous, des institutions solides et des protections qui survivent aux décideurs du moment.

Vouloir bâtir une grande nation avec de petites logiques de pouvoir constitue une gageure. Une blague.

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