Société

Jeux de hasard et développement : Voici le vrai nom des chiffres records de la LONACI

Chaque année, la publication du chiffre d’affaires de la Loterie Nationale de Côte d’Ivoire (LONACI) suscite admiration et fierté institutionnelle. Les montants annoncés sont présentés comme la preuve d’une entreprise publique performante, en croissance constante et solidement installée dans le paysage économique national. Pourtant, derrière ces chiffres records, un malaise persistant s’installe chez de nombreux citoyens, rarement pris en compte dans la propagande officielle.

En 2025, le chiffre d’affaires de la LONACI est passé de 579,3 milliards de FCFA à 657,6 milliards de FCFA, soit une progression de 14 % en un an. Les gains redistribués aux joueurs ont, eux aussi, augmenté pour atteindre 413,9 milliards de FCFA, en hausse de 17 % selon la direction générale. Des performances aussitôt saluées comme l’illustration d’une entreprise publique dynamique, sans véritable interrogation sur ce qu’elles traduisent socialement.

Des chiffres qui interrogent

Ces montants restent néanmoins vertigineux. Les 657,6 milliards de FCFA misés par les joueurs représentent une somme colossale, équivalente à près de la moitié du budget annuel du ministère de l’Éducation nationale. Une comparaison qui ne relève pas de la provocation, mais qui interroge frontalement les priorités collectives d’un État et d’une société.

Sur l’ensemble des mises, environ 63 % sont redistribués aux gagnants. Concrètement, pour 1 000 FCFA joués, le joueur récupère en moyenne 630 FCFA, tandis que 370 FCFA demeurent dans les caisses de la LONACI pour couvrir les charges, générer des bénéfices et rémunérer les actionnaires. Or, l’actionnariat de la LONACI est largement public : État ivoirien 80 %, CNPS 15 %, employés de la LONACI 5 %. Autrement dit, en jouant, les citoyens financent indirectement l’État et les organismes publics, par le biais du hasard et de l’illusion du gain. Une réalité parfaitement légale, mais rarement assumée comme telle dans le débat public. On dira que c’est « dagbachi ».

Le coût social, grand absent du débat

Les bilans financiers flatteurs disent peu, voire rien, du coût social du jeu : addiction, surendettement, tensions familiales, frustrations chroniques et illusion d’ascension sociale par le hasard. Ces réalités, difficiles à chiffrer mais visibles sur le terrain, traversent les quartiers populaires, les gares routières, les points PMU et les plateformes de paris en ligne, de plus en plus accessibles à une jeunesse en quête d’issues rapides.

Ouvrir le débat, sans diaboliser

Il ne s’agit pas ici de condamner la LONACI ni de nier son rôle économique et fiscal. L’entreprise respecte la loi, crée des emplois et contribue aux finances publiques. Mais un débat national lucide s’impose : que révèlent réellement ces chiffres ? Que disent-ils de nos frustrations sociales, de notre rapport à l’effort, et d’un modèle de développement qui se félicite de recettes issues du jeu tout en peinant à offrir des perspectives solides à sa jeunesse ?

Un pays ne se développe pas seulement par l’accumulation de recettes, mais par la nature des choix collectifs qu’il opère et assume. À défaut de questionner ces chiffres, nous risquons de nous habituer à une prospérité fondée sur l’espoir aléatoire plutôt que sur le travail, la production et l’investissement durable.

Et pendant que les communiqués célèbrent des records au lieu de se poser les bonnes questions, le malaise, lui, continue de grossir.
Car lorsque le hasard devient un pilier silencieux du financement public, ce n’est plus seulement un jeu, ni un hasard. C’est l’État qui mise sur l’addiction de sa jeunesse.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous n'êtes pas autorisé à copier cette page