
Contrebande du cacao ivoirien vers le Ghana : Amadou Coulibaly s’emmêle les pinceaux
Dans sa tentative d’expliquer les mouvements de cacao ivoirien vers le Ghana, à l’issue du Conseil des ministres du 14 octobre 2026, Amadou Coulibaly, le porteur de la parole gouvernementale s’est quelque peu emmêlé les pinceaux en invoquant les différences entre les systèmes de commercialisation des deux pays. Une explication qui résiste difficilement à l’examen des mécanismes de fixation des prix. Contrairement à ce que pourrait laisser entendre le ministre, le Ghana dispose également d’un système de commercialisation fortement encadré.
Interrogé mercredi 14 octobre 2026, à l’issue du Conseil des ministres, sur la contrebande du cacao ivoirien vers le Ghana, Amadou Coulibaly, le ministre de la Communication, a tenté d’expliquer ces mouvements transfrontaliers par les différences entre les systèmes de commercialisation des deux pays. « Il peut se trouver un producteur qui veut profiter de tous les systèmes : un système plus ou moins libéralisé, comme c’est le cas au Ghana, et un système encadré, comme c’est le cas en Côte d’Ivoire », a-t-il notamment déclaré, https://www.koaci.com/article/2026/10/14/cote-divoire/societe/cote-divoire-fuite-massive-du-cacao-vers-le-ghana-abidjan-mise-sur-les-forces-de-lordre-pour-verrouiller-la-frontiere-ghaneenne_201615.html
Une explication qui soulève pourtant une question fondamentale : la fuite du cacao ivoirien vers le Ghana est-elle réellement liée aux différences entre les systèmes de commercialisation des deux pays ou, plus simplement, aux écarts entre les prix payés aux producteurs de part et d’autre de la frontière ? Tout comme en Côte d’Ivoire, l’État ghanéen intervient dans l’organisation de la filière et la fixation du prix du cacao. Mieux, les deux pays ont engagé, depuis 2018, une coopération visant notamment à rapprocher leurs politiques cacaoyères et à améliorer la rémunération des planteurs. Dès lors, présenter la contrebande comme la conséquence du fonctionnement différent de leurs systèmes de commercialisation revient à reléguer au second plan la question essentielle : celle du revenu des producteurs.
Des écarts de prix qui parlent
Les chiffres sont suffisamment éloquents. Pour la campagne principale de commercialisation 2026-2027, le gouvernement ivoirien a fixé le prix minimum garanti du cacao à 1 200 FCFA le kilogramme.
Au Ghana, le Ghana Cocoa Board ( COCOBOD) a annoncé, le 25 septembre, un prix officiel de 42 400 cedis la tonne, soit environ 2 100 FCFA le kilogramme, selon le taux de change indicatif retenu. La différence avoisine ainsi 900 FCFA par kilogramme entre les deux prix officiels. Un écart considérable, même si le prix ghanéen ne correspond pas nécessairement à celui qu’un producteur ivoirien peut effectivement obtenir en empruntant les circuits illégaux.
Sur le terrain, cette différence de rémunération n’est pas sans conséquence. Le 7 octobre 2026, l’Agence ivoirienne de presse a rapporté les préoccupations des coopératives de l’Indénié-Djuablin, confrontées à la fuite d’une partie de la production vers le Ghana.https://www.aip.ci/cote-divoire-aip-les-cooperatives-dabengourou-alertent-sur-la-fuite-du-cacao-vers-le-ghana-a-cause-des-achats-a-des-prix-superieurs-a-1-200-fcfa/
Selon Ehora Yao Léonard, président de la Coordination rurale de Côte d’Ivoire et du Collectif des sociétés coopératives de l’Indénié-Djuablin, des acheteurs opérant en dehors des circuits officiels proposent directement aux producteurs, dans leurs plantations, entre 1 500 et 1 600 FCFA le kilogramme. Soit 300 à 400 FCFA de plus que le prix minimum garanti en Côte d’Ivoire.
Pour un producteur disposant d’une tonne de cacao, cela représente une différence de 300 000 à 400 000 FCFA sur le produit brut de la vente. Conséquence, les magasins de certaines coopératives se retrouvent quasiment vides, tandis qu’une partie de la production prend la direction du pays voisin.
Le phénomène ne relève pas seulement des déclarations des acteurs de la filière. Le 5 octobre 2026, une saisie de 492 sacs de cacao, équivalent à 42,216 tonnes a été effectuée à Akati, à la frontière ghanéenne.https://www.aip.ci/cote-divoire-aip-plus-de-42-t-de-cacao-en-fuite-vers-le-ghana-saisies-par-les-agents-de-loperation-verrou-322-a-abengourou/
Ces faits ne permettent certes pas d’établir que tous les mouvements de cacao vers le Ghana s’expliquent exclusivement par les écarts de prix. Les conditions de paiement, les réseaux d’intermédiaires et les éventuelles défaillances des circuits officiels doivent également être pris en compte. Mais ils mettent en évidence une réalité économique difficilement contestable. Lorsque des acheteurs proposent une rémunération supérieure à celle du circuit officiel, certains producteurs sont tentés de leur céder leurs récoltes. Simple logique économique.
Un système réellement libéralisé ?
C’est ici que l’explication du porteur de la parole gouvernementale mérite d’être davantage scrutée. Amadou Coulibaly oppose un système ivoirien encadré à un dispositif ghanéen qu’il qualifie de « plus ou moins libéralisé ». Il existe effectivement des différences dans l’organisation et le financement des deux filières. Mais ces particularités ne doivent pas masquer leurs similitudes.
Au Ghana, la commercialisation repose sur une forte intervention de l’État, à travers le COCOBOD, organisme public chargé de la régulation de la filière. L’achat du cacao auprès des planteurs est assuré par des sociétés agréées, les Licensed Buying Companies (LBC). La Quality Control Company (QCC) intervient dans le contrôle de la qualité et le classement du cacao, tandis que la Cocoa Marketing Company (CMC) assure des fonctions essentielles dans sa commercialisation extérieure. En d’autres termes, le prix payé au producteur ghanéen n’est pas librement déterminé par chaque acheteur. Il relève d’un mécanisme officiel auquel participent les autorités publiques et les acteurs de la filière.
En Côte d’Ivoire, le Conseil du Café-Cacao assure également la régulation et l’encadrement de la commercialisation, tandis que les autorités fixent un prix minimum garanti bord champ. Les deux systèmes diffèrent donc dans leurs modalités de financement, de commercialisation extérieure et de répartition de la valeur, mais se rejoignent sur un point essentiel. L’intervention de l’État dans la fixation des prix aux producteurs. Difficile, dans ces conditions, de faire du caractère plus ou moins libéralisé du dispositif ghanéen une explication suffisante de la fuite du cacao ivoirien.
Au cœur des différences
Les deux pays n’appliquent cependant pas les mêmes mécanismes de répartition des revenus issus de la commercialisation. En Côte d’Ivoire, le système de stabilisation repose sur un objectif de rémunération des producteurs d’au moins 60 % du prix CAF, une valeur incluant le coût, l’assurance et le fret, selon les modalités applicables à la filière. Au Ghana, le Ghana Cocoa Board Act, 2026 (Act 1182) prévoit que les producteurs bénéficient d’au moins 70 % du prix FOB brut réalisé. Selon le communiqué du COCOBOD, le prix officiel de 42 400 cedis la tonne représente 71,18 % de cette valeur. Ces pourcentages ne sont pas directement comparables, les prix CAF et FOB reposant sur des bases de calcul différentes. Ils ne permettent donc pas de conclure que le producteur ghanéen bénéficie mécaniquement d’une part supérieure de dix points à celle de son homologue ivoirien. Ils illustrent néanmoins des modalités différentes de répartition de la valeur au sein de deux filières encadrées par les pouvoirs publics. Au-delà de ces mécanismes, une question demeure. Combien le producteur perçoit-il effectivement pour chaque kilogramme de cacao commercialisé ?
Initiative Côte d’Ivoire-Ghana, quel résultat ?
Il existe d’ailleurs une autre contradiction qui mérite d’être relevée. Comment expliquer que la Côte d’Ivoire et le Ghana puissent défendre, depuis 2018, une politique de coopération et de rapprochement de leurs mécanismes cacaoyers si leurs systèmes de commercialisation étaient fondamentalement opposés ?
L’Initiative Cacao Côte d’Ivoire – Ghana poursuit comme objectif, l’amélioration de la rémunération des producteurs et le renforcement du pouvoir de négociation des deux premiers producteurs mondiaux sur le marché international. Cette coopération a conduit à l’instauration du Différentiel de revenu décent (DRD), une prime de 400 dollars américains par tonne destinée à contribuer à l’amélioration des revenus des planteurs. Elle n’implique certes ni l’identité parfaite des systèmes de commercialisation ni la fixation systématique d’un prix bord champ identique. Mais elle repose sur la volonté de réduire les déséquilibres susceptibles d’affecter la rémunération des producteurs.
Amadou Coulibaly l’a lui-même reconnu au cours de son intervention du 14 octobre que les deux pays avaient cherché à rapprocher leurs prix. « Jusqu’à très récemment, avec le Ghana, nous nous accordions pour fixer nos prix ensemble, et c’étaient des prix plus ou moins voisins, justement pour répondre à cette préoccupation », a-t-il déclaré. Une précision qui montre que le gouvernement ivoirien n’ignore pas le rôle des écarts de rémunération dans les mouvements transfrontaliers de cacao. Elle soulève cependant une interrogation. Si le rapprochement des prix constituait précisément un moyen de prévenir ces mouvements, comment expliquer les différences actuellement observées ? Huit ans après le lancement de cette coopération, quels mécanismes les deux pays entendent-ils mettre en œuvre pour réduire les distorsions qui parasitent leurs circuits officiels de commercialisation ?
Renforcer les contrôles sans s’attaquer aux causes ?
Face à la contrebande, Amadou Coulibaly a également insisté sur la nécessité de renforcer la surveillance des frontières. Une réaction légitime, certes. Mais peut-elle suffire ? La saisie de plus de 42 tonnes de cacao dans la région d’Abengourou démontre la persistance des circuits illégaux, en dépit des dispositifs de contrôle. Jusqu’où peut-on lutter efficacement contre la contrebande sans s’attaquer aux motivations économiques qui l’alimentent ? À ce propos, les préoccupations exprimées par certains producteurs concernant les retards de paiement et la gestion des stocks résiduels appellent urgemment des réponses précises.
À la décharge du porte-parole du gouvernement, faut-il le souligner, la filière cacaoyère est un domaine complexe qui exige une expertise particulière. Mais lorsqu’il s’agit d’expliquer pourquoi le cacao ivoirien prend discrètement la direction du Ghana, il ne faut pas perdre de vue l’essentiel. Les producteurs, eux, n’ont pas besoin d’être experts en systèmes de commercialisation pour faire leurs comptes. Entre le prix garanti en Côte d’Ivoire et les offres plus rémunératrices venues de l’autre côté de la frontière, le calcul est vite fait !
