
Naître personne
Le drame d’Erica n’est pas seulement d’avoir été électrocutée et amputée. Son drame, dans une société où la valeur d’une personne se mesure davantage à sa surface financière, à son statut social et à son carnet d’adresses, est d’être née personne ! Sans réseau !
Il est des dates qui restent gravées de manière indélébile dans le marbre de nos imaginaires individuels et collectifs. Le 11 février 2024 fait partie de celles-là. Ce jour-là, pendant que la Côte d’Ivoire vibrait au rythme d’un deuxième sacre continental à la Coupe d’Afrique des nations (CAN), Erica Tan, une enfant dans la pré-adolescence, luttait contre la mort.
Électrocutée par une ligne basse tension affaissée depuis un bon moment, sans que personne ne juge utile de la relever. Ranimée à l’aide d’un massage cardiaque alors qu’elle se trouvait dans le coma, évacuée dare-dare au Centre des grands brûlés du CHU de Treichville, elle sera finalement amputée du bras droit, son bras majeur, après au moins trois greffes, selon les rapports médicaux que www.letau.net a pu consulter.
Dans le désarroi, sa tante a dû d’abord toute seule faire face avec les moyens du bord au déluge de factures qui s’abattait sur elle. Avant qu’informée, par le canal des réseaux sociaux, la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) ne vole brièvement à son secours en prenant brièvement le relais avec la prise en charge des médicaments.
Deux ans plus tard, faute de moyens suffisants, Erica Tan qui était en classe de 5e a abandonné l’école. Livrée à elle-même, avec pour seul soutien les membres de sa famille. La CIE ne répond plus. Les supplications de l’enfant qui, chaque jour, interpelle sa tante : « Maman, mon bras », semblent inaudibles à cette entreprise qui a pourtant fait de sa responsabilité sociétale, l’un des piliers de sa gouvernance. Zadi Kessé serait-il mort en vain ?
Le drame d’Erica n’est pas seulement d’avoir été électrocutée et amputée.
Son drame, dans une société où la valeur d’une personne se mesure davantage à sa surface financière, à son statut social et à son carnet d’adresses, est d’être née personne ! Sans réseau !
Elle n’a pas le patronyme qui ouvre les portes, donne accès aux privilèges, à une prise en charge à l’hôpital américain aux frais du contribuable.
Erica fait partie de ces millions d’Ivoiriens, tristes anonymes, handicapés par leur naissance, obligés de porter le fardeau de leur damnation sur de frêles épaules. Les yeux tournés vers Dieu.
Elle ne peut compter dans cette épreuve sur aucune générosité pour lui offrir une prothèse et une séance de rééducation. Son cas intéresse très peu la toile.
Que lui restera-t-il lorsque se sera estompée la timide vague de compassion que ne manquera de susciter ce cri du cœur ? Chez nous, l’indignation survit rarement au fil d’actualité.
Sa situation est le reflet de notre société qui semble avoir perdu son âme. Les lenteurs administratives et les calculs froids, les dysfonctionnements structurels, les négligences ordinaires constituent le prix à payer pour les plus fragiles.
Loin de nous l’idée d’accabler. Il s’agit surtout de rappeler que face au drame, nous sommes tous vulnérables. Ça n’arrive pas qu’aux autres. Le droit à la réparation ne doit pas être une faveur. C’est une obligation.
Justice pour Erica afin que son avenir cesse de s’écrire en pointillé.
