L'Editorial

Elite in vitro

Comment construit-on cette élite messianique ? Par un appel au retour des cerveaux, pendant que la formation locale est laissée à elle-même, parfois à la précarité ? Par la mise en avant du buzz, l’érection de stèles symboliques à la gloire de contre-modèles, pendant que le mérite demeure relégué à la périphérie, vu et ignoré ?

« Notre Nation doit se doter d’une élite compétente et profondément attachée à l’intérêt général, afin d’assurer la continuité et la solidité de notre modèle de développement. »

Au risque d’une accusation de crime de lèse-majesté, on aurait été tenté de sourire jusqu’à l’ironie, à l’écoute de cet extrait du message à la Nation de notre président, le 31 décembre. Prise telle quelle, la formule relève d’un storytelling soigneusement élaboré, tout droit sorti des laboratoires des meilleurs spin doctors qui soient.

Elle pose l’élite et l’intérêt général comme un couple naturel, allant de soi. Or, en Côte d’Ivoire, et c’est une lapalissade, cette association relève moins de l’évidence que de la figure de style. Une combinaison qui ne marche pas, comme on dit à Abidjan.

Dans les faits, l’élite ivoirienne entretient un rapport pour le moins antinomique avec l’intérêt général. Elle s’en réclame volontiers, devant les caméras et les micros de la télévision nationale, dans l’exercice convenu du discours public. Off record, elle préfère s’en éloigner. Dans l’intimité de sa conscience, elle sait pertinemment que l’intérêt général n’est pas sa tasse de thé. Non par cynisme mais par réalisme, au pays où chacun s’assoit, Dieu le pousse. L’hôpital américain pour les élites, les centres de santé communautaire pour le peuple.

C’est ainsi qu’elle participe, sans bruit excessif, à la perpétuation d’une démoncrature stable, présentable, exportable. Les formes démocratiques sont là, le langage aussi. Le débat, lui, reste sous contrôle. L’élite accompagne, rassure, explique. Elle conteste avec mesure, par prudence sociale et institutionnelle. Elle évite de déranger. À la limite, temporise. On ne parle pas la bouche pleine. Règle élémentaire de savoir-vivre.

Le vœu de notre président n’est pas isolé. Il fait écho à cette ambition récente d’une Côte d’Ivoire norvégienne, évoquée avec enthousiasme dans les cercles gouvernementaux en charge des ressources stratégiques. Le rapprochement fait rêver. Il convient toutefois de rappeler que la Norvège a pris le temps de construire une société de confiance fondée sur des institutions robustes au préalable. Chez nous, on célèbre l’élite en espérant que les institutions suivront. Le fruit tombe rarement, sinon jamais, loin de l’arbre.

Reste une question centrale, soigneusement contournée : comment construit-on cette élite messianique ? Par un appel au retour des cerveaux, pendant que la formation locale est laissée à elle-même, parfois à la précarité ? Par la mise en avant du buzz, l’érection de stèles symboliques à la gloire de contre-modèles, pendant que le mérite demeure relégué à la périphérie, vu et ignoré ?

Le constat qui se dégage du message de notre président est qu’on convoque l’élite comme une solution prête à l’emploi, sans interroger les conditions de sa fabrication. www.letau.net  ne ferait-il pas mieux de s’occuper de ses oignons ? Peut-être. Mais à défaut de poser les bonnes questions, l’élite restera in vitro : bien cultivée sous serre, aux frais du contribuable, soigneusement protégée, éloignée de notre système de formation, et durablement distante de l’intérêt général qu’elle est pourtant censée servir. Hors-sol en guise de clin d’œil à qui de droit.

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