
Dérogation spéciale pour les hommes en tenue : Quand l’État s’accorde un passe-droit
Au nom de la sécurité routière, l’État ivoirien a longtemps serré la vis aux transporteurs et aux importateurs de véhicules d’occasion. Mais lorsqu’il s’agit des hommes en tenue, la rigueur semble soudainement s’assouplir à travers une dérogation spéciale. Ce qui alimente le sentiment d’un deux poids…
Depuis 2017, la Côte d’Ivoire s’est dotée d’un arsenal réglementaire strict pour encadrer l’âge des véhicules d’occasion. Le décret n°2017-792 du 6 décembre 2017, portant limitation de l’âge des véhicules automobiles d’occasion affectés au transport public de personnes ou de marchandises, a marqué un tournant majeur dans la politique nationale des transports. Selon ce texte, l’âge maximal autorisé est fixé à : 5 ans pour les taxis, 7 ans pour les minicars de 9 à 34 places et les camionnettes n’excédant pas 5 tonnes .10 ans pour les cars de plus de 34 places ainsi que pour les camions de 5 à 10 tonnes et ceux de plus de 10 tonnes. 5 ans également pour les véhicules de tourisme d’occasion importés, à compter de leur première mise en circulation à l’étranger.
Raisons…
À l’époque, le ministre des Transports, Amadou Koné, justifiait cette décision sans détour : « C’est pour la sécurité des Ivoiriens. La volonté du gouvernement est de permettre aux compatriotes de se déplacer dans les meilleures conditions ». Le message était clair : moins de véhicules vétustes, moins d’accidents, plus de sécurité.
Pilule amère…
Transporteurs, importateurs et vendeurs de véhicules d’occasion ont longtemps dénoncé une mesure brutale, coûteuse et parfois socialement lourde. Des saisies, des mises en fourrière, des pertes financières… La loi ne faisait pas de sentiment. Les véhicules hors normes étaient considérés comme irréguliers, potentiellement dangereux, et donc indésirables sur les routes ivoiriennes. Avec le temps, la pilule, bien qu’amère, a fini par passer. La règle était la règle. Pour tous. Enfin… presque.
Dérogation…
Contre toute attente, le même État qui traquait sans ménagement les véhicules jugés irréguliers a décidé d’ouvrir une parenthèse exceptionnelle en faveur des Forces de Défense et de Sécurité (FDS). Par un communiqué du ministère de la Défense, daté du 11 décembre 2025, une opération exceptionnelle de régularisation des véhicules privés non immatriculés appartenant aux militaires et gendarmes a été lancée. D’une durée de trois mois, cette mesure vise à permettre aux concernés de circuler librement en attendant l’obtention complète de leurs documents administratifs. L’argument avancé : mettre fin aux irrégularités administratives constatées sur de nombreux véhicules détenus par des agents en tenue, sous réserve de certaines conditions techniques et administratives.
Deux poids, deux mesures…
La question n’est pas de nier le rôle fondamental des FDS dans la stabilité et la sécurité du pays. Mais la loi sur la sécurité routière protège-t-elle moins les Ivoiriens lorsque le véhicule est conduit par un homme en uniforme ? Si un véhicule est dangereux parce qu’il est vieux, mal immatriculé ou non conforme, il le demeure quel que soit le statut de son propriétaire. À moins d’admettre que la tôle rouillée devient soudainement fiable lorsqu’elle transporte un militaire. Cette dérogation, aussi exceptionnelle soit-elle, fragilise le discours officiel tenu depuis 2017 et nourrit un sentiment d’injustice chez ceux à qui l’on n’a jamais accordé la moindre indulgence.
Tout porte à croire qu’en Côte d’Ivoire, la sécurité routière serait donc une affaire de grade : plus l’uniforme est bien repassé, plus la loi se froisse.
