Société

Côte d’Ivoire –  Quand le buzz fait diversion, la cherté des loyers peut attendre

La toile ivoirienne a encore tremblé. Le nom de Yaya Touré, icône du football africain et symbole de réussite nationale, s’est retrouvé au cœur d’un buzz mêlant intimité, accusations et règlements de comptes conjugaux. Une affaire privée, brutalement projetée dans l’espace public, puis transformée en feuilleton national.
En quelques heures, vidéos, captures d’écran et commentaires incendiaires ont envahi Facebook, TikTok et X, reléguant au second plan l’une des urgences sociales les plus pressantes du moment : la cherté des loyers à Abidjan.

Il aura suffi qu’un débat commence timidement à émerger sur le coût du logement dans la capitale économique pour qu’un buzz à large spectre surgisse, comme par enchantement. Résultat : l’opinion publique, happée par la passion « gbairaitique », s’est engouffrée dans les potins de bas-étage, laissant l’essentiel sur le bas-côté.

Pendant que la foule dissèque une affaire privée jusqu’à l’écœurement, les vrais problèmes passent à la trappe : loyers hors de portée, vie chère, chômage endémique, frustrations sociales, précarités silencieuses. Le buzz, une fois encore, a parfaitement joué son rôle.

Anesthésie.
Le buzz agit comme un puissant anesthésiant social. Il choque, amuse, indigne, divise, mais surtout il distrait. Il suspend la réflexion, retarde les débats sérieux et repousse les questions fondamentales à un hypothétique lendemain. Une vieille recette.

Vieille recette politique.

Donner du spectacle pour éviter de rendre des comptes. Et le spectacle le plus rentable reste celui qui touche à l’intime, au sexe, à la trahison, au scandale. Là où la raison devrait parler, l’émotion hurle. Et elle hurle plus fort que les chiffres des loyers, plus fort que la détresse des familles, plus fort que la colère sociale.

Cette mécanique est tout sauf nouvelle. Aldous Huxley l’avait déjà décrite en 1932 dans Le Meilleur des mondes : une société maintenue docile non par la force, mais par la distraction permanente, le plaisir immédiat et le bruit continu. Une société où l’opinion remplace l’argument, où l’émotion supplante la pensée, et où le vacarme étouffe le sens.

La Côte d’Ivoire contemporaine n’échappe pas à cette logique. La culture du buzz y prospère, avec ses chefs d’orchestre bien identifiés. Influenceurs en quête de clics, lives interminables, analyses approximatives, jugements expéditifs : chacun se découvre soudain expert en morale conjugale et en vérité absolue. Le buzz devient une matière première. Plus c’est sale, plus ça rapporte. Plus ça choque, plus ça clique.

À force d’huiler cette machine, certains deviennent – parfois sans même s’en rendre compte – de véritables agents de distraction massive. Ils occupent l’espace, saturent l’attention et détournent le regard collectif pendant que les urgences sociales restent hors champ.

Les figures publiques, elles, ne sont plus de simples individus. Elles sont des repères, des modèles, des voix écoutées. Une image mal maîtrisée nourrit le sensationnel, mais surtout elle entretient une culture du vide. Là où l’on attendrait des prises de position courageuses sur les réalités sociales, le silence domine. Ailleurs, des célébrités mettent leur notoriété au service de causes citoyennes. Ici, trop souvent, la notoriété sert surtout à nourrir les tendances.

Au final, tout le monde y gagne. Les influenceurs engrangent des vues. Les plateformes encaissent. Les gouvernants récupèrent du silence et du temps.

Tout le monde, sauf le peuple, à qui l’on offre, en guise de logement abordable et de débat public, un doctorat accéléré en vie privée des célébrités.

Et pendant que la Côte d’Ivoire s’émeut, s’indigne et se passionne pour des affaires qui ne remplissent ni les marmites ni les maisons, les loyers, eux, continuent de grimper. Mais rassurez-vous : tant qu’il y aura du buzz, la crise peut attendre.

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