
Côte d’Ivoire- Buzz, arrogance et passe-droits : La dérive des idoles 2.0
Interpellée à la suite d’une vidéo virale, dans laquelle elle apparait, téléphone en main dans sa voiture, Kouamé Virginie Yeelen, dite Maa bio, ne signe pas seulement un nouvel écart personnel. Elle révèle un malaise plus profond : celui d’une sphère d’influenceurs ivoiriens qui confond visibilité et immunité. Derrière ce fait divers, se dessine une question plus grave. Comment en est-on arrivé à banaliser les infractions commises par des figures publiques ?
Kouamé Virginie Yeelen, dite Maa bio, vient encore de rappeler que la notoriété numérique ne rime pas forcément avec responsabilité. Auditionnée par le secrétariat permanent de la Commission de suspension et de retrait du permis de conduire (Direction des Transports Terrestres et de la Circulation). Après une vidéo la montrant au volant d’une voiture, téléphone en main, l’influenceuse a reconnu ne pas être titulaire d’un permis de conduire. Son dossier a été séance tenante transféré à la Préfecture de Police d’Abidjan. Où l’influenceuse s’est soumise à une autre audition ce jeudi 12 février 2026.
Conduire sans permis. Téléphone au volant. Exposer l’infraction au grand public. Ce n’est pas seulement une faute. C’est un message. Le message selon lequel avec assez d’abonnés, on peut se permettre d’enfreindre les règles. Le message que la loi est optionnelle pour ceux qui font le buzz.
Récidive…
Et ce n’est pas un dérapage isolé. En 2024, Maa bio a séjourné au pôle pénitentiaire d’Abidjan pour des faits d’abus de confiance et escroquerie. L’année d’après c’est-à-dire en 2025, elle s’est illustrée par des propos d’une arrogance assumée à l’endroit des fonctionnaires ivoiriens : « Il n’y a pas un fonctionnaire en Côte d’Ivoire qui peut s’asseoir à la table d’un tiktokeur qui a plus d’un million d’abonnés », avait-elle déclaré à l’occasion d’un direct sur sa page Facebook.
Cette phrase résume une dérive inquiétante : l’élévation de la popularité au rang de valeur suprême. Le nombre de followers devient plus important que la compétence. L’exposition médiatique plus prestigieuse que le service public. L’audience remplace l’autorité.
Phénomène …
Mais le phénomène est plus profond. D’autres figures du paysage digital ivoirien sont poursuivies pour des infractions économiques graves, notamment blanchiment de capitaux et violations de la réglementation des relations financières extérieures. C’est le cas de Stéphane Abgré dit Apoutchou National et Lionel Pcs qui, récemment, étaient à la barre au tribunal du Pôle pénal économique et financier. L’accumulation des dérives du genre n’est plus anecdotique : elle interroge un système.
Impunité…
Pourquoi ce sentiment d’impunité ? Serait-on tenté de se demander. La réponse parait évidente. Ces influenceurs sont aujourd’hui devenus de véritables instruments de distraction. Ils occupent l’espace public. Ils captent l’attention d’une jeunesse frustrée, parfois désorientée. Ils produisent du bruit en continue. Dans un environnement où les débats sur la gouvernance, la justice sociale ou l’emploi devraient dominer, le spectacle numérique détourne l’attention.
Anesthésiant…
Pendant que l’on partage des clashs en direct, on ne questionne plus les priorités. Pendant que l’on commente les frasques d’influenceurs, on oublie d’exiger des comptes aux décideurs. L’influence, au lieu d’élever le débat, le noie dans le superficiel. Ici le danger est triple. D’abord au niveau moral, on glorifie la provocation, l’insolence et l’enrichissement rapide sans effort visible. Ensuite, au niveau social, on offre à la jeunesse des modèles qui valorisent la notoriété plutôt que le mérite. Enfin, au niveau institutionnel, on banalise l’irrespect de la loi, comme si la célébrité constituait une immunité.
Responsabilité…
Quand des personnalités publiques affichent des comportements illégaux sans honte, c’est l’autorité de l’État qui vacille symboliquement. La loi cesse d’être une norme commune pour devenir une contrainte réservée aux anonymes. Pourtant une société où la règle ne s’applique qu’aux invisibles est une société qui se fissure. La Côte d’Ivoire mérite mieux que des stars éphémères construites sur le scandale. Elle mérite des figures qui inspirent par leur intégrité et non par leur audace à défier la loi. L’influence devrait être une responsabilité. Elle est devenue, pour certains, un permis de transgresser.
À force de croire que le nombre d’abonnés remplace le permis de conduire, certains finiront peut-être par demander à la police combien de likes il faut pour éviter une amende. Mais malheureusement pour eux, le Code pénal, lui, ne compte pas les followers.
