
Comme la forêt ivoirienne !
Nos compatriotes se souviennent aussi de la forêt : 16 millions d’hectares en 1960, moins de 3 millions depuis 2020. Ça n’a pas disparu en une nuit. Mais petit à petit. Morceau par morceau.
La lagune Ébrié, perle d’Abidjan, a longtemps constitué une fierté nationale. Au point d’inspirer à l’artiste congolais Rochereau une comparaison flatteuse avec Montréal, au Canada. Sauf que là-bas, le plan d’eau sert à embellir le paysage.
La chute a commencé dans les années 90 lorsqu’on a estimé qu’il ne servait à rien de s’en occuper. Qu’elle serait plus utile comme dépotoir ou toilettes publiques à ciel ouvert. Un espace où tout se jette parce qu’en prendre soin équivaudrait à une “lubie” de colons puis de coopérants. Vous avez dit « négrerie » ?
Les chansons ont dénoncé, le zouglou a crié. Mais chez nous, l’indignation dure souvent le temps d’un refrain ou d’un buzz.
Depuis, une nouvelle espèce s’est installée sur les berges : des promoteurs immobiliers qui se présentent comme bâtisseurs, mais agissent parfois comme des braconniers du plan d’eau. Ils regardent la lagune comme un no man’s land à conquérir, un espace sans propriétaire. Ils remblaient, étalent, tassent. La conscience publique s’étrangle, impuissante. L’État, lui, détourne le regard. Pas forcément parce qu’il ne voit pas. Mais parce que voir l’obligerait à vérifier, sanctionner, publier les autorisations, rendre compte. Bref : rappeler que les règles ne sont pas faites pour faire genre.
Sur les plateaux, on peut bien répéter, comme un chapelet en période de double pénitence, qu’une enquête est en cours. Les Ivoiriens connaissent la chanson. Comme on le dit à Abidjan : est-ce que la lagune est un enfant ?
Nos compatriotes se souviennent aussi de la forêt : 16 millions d’hectares en 1960, moins de 3 millions depuis 2020. Ça n’a pas disparu en une nuit. Mais petit à petit. Morceau par morceau.
Derrière le remblayage, une question s’impose : pourquoi, dans un pays qui se projette comme une grande nation en 2030, l’horizon mental reste-t-il celui de la mangeoire, du « qu’est-ce que je gagne » sur ce dossier, cette signature, cette “autorisation” ?
Quand l’impunité devient une habitude, la corruption cesse d’être une anomalie : elle devient une rationalité.
Et cette rationalité a un coût. Remblayer une lagune, ce n’est pas grignoter de l’eau : c’est grignoter le futur, menacer les écosystèmes, provoquer des catastrophes naturelles, compromettre la biodiversité.
Pendant qu’on « mange » et que nos joues s’arrondissent avec des ventres bedonnants, on oublie que nos enfants et petits-enfants paieront. Dans un pays où l’espérance de vie tourne autour de 61,9 ans, certains se disent sans doute qu’ils ne seront plus là pour voir les dégâts.
Un jour, on ne dira plus « lagune Ébrié », mais « ancien plan d’eau, transformé en opportunités ». Est-ce vraiment l’héritage que nous voulons léguer à la postérité ?

Question ?